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Regard sur les ghouts d'El Oued, Algérie.

Les palmiers-dattiers d'El Oued, un patrimoine asphyxié.

La région d’El Oued, située dans le nord-est du Sahara algérien, est le deuxième producteur de dattes du pays.  Autrefois, cette culture se pratiquait exclusivement dans des palmeraies traditionnelles – les ghouts – où les eaux souterraines étaient utilisées pour irriguer les palmiers-dattiers, palliant ainsi au manque d’eau dans la région. Les ghouts, propres à la région du Souf, sont apparus au XVème siècle et perdurent encore aujourd’hui. Cependant, ce système oasien millénaire est menacé et le nombre de ghouts n’a cessé de diminuer ces dernières années. Inondation, marginalisation au profit de techniques modernes d’irrigation ou abandon pour d’autres types de cultures plus lucratives sont autant de causes qui expliquent ce déclin. Le gouvernement algérien reconnaît néanmoins la nécessité de préserver ce patrimoine et, depuis le début des années 2000, d’importantes sommes ont été allouées pour en assurer la sauvegarde, mais les solutions apportées ont eu des effets variés.

Dans le système ghout, les palmiers sont plantés dans des cuvettes artificielles d’une profondeur de 10 mètres et d’un diamètre de 80 à 200 mètres de large à environ un mètre au-dessus de la nappe phréatique. Ainsi, les racines sont en contact permanent avec l’eau et l’irrigation se fait de façon naturelle, sans intervention humaine. Cette technique respecte l’équilibre entre les ressources et la consommation hydriques et témoigne de l’adaptation ingénieuse de l’homme à un environnement aride en apparence hostile à toute culture. L’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture a d’ailleurs inscrit les ghouts au patrimoine universel agricole en tant que « système ingénieux du patrimoine agricole mondial ».

Selon le Professeur Boualem Remini cette méthode d’irrigation a fonctionné parfaitement jusque dans les années 60, période à partir de laquelle les eaux des nappes profondes (situées sous la nappe phréatique) ont commencé à être exploitées à des fins agricoles. Le forage de ces nappes, dites fossiles, s’est généralisé dans les années 80 pour satisfaire les besoins en eau d’une population toujours croissante, ce qui a eu un impact direct sur l’élévation du niveau de la nappe phréatique et a entrainé l’inondation des ghouts. 

Selon Mohamed Chaibi, conseiller auprès du directeur général de l’Office National de l’Assainissement, ceci s’explique en partie par l’absence d’un système de drainage et d’évacuation des eaux usées « dont la quasi-totalité est rejetée dans le milieu naturel et alimente la nappe phréatique ». Le phénomène est exacerbé par l’absence d’un exutoire naturel lié à la planéité du terrain dans cette région. La généralisation de l’agriculture intensive (notamment de la culture de la pomme de terre dont la production a explosé ces dernières années), le développement des palmeraies modernes - qui requièrent un arrosage mécanique dit « au goutte à goutte » - et l’urbanisation à proximité des ghouts constituent également des facteurs aggravants puisque les eaux des nappes profondes sont sollicitées et le surplus finit souvent par regagner la nappe phréatique avec les effets que l’on connaît. Ainsi, le nombre de ghouts inondés a doublé entre 1994 et 2000 pour atteindre 1000, soit un neuvième des ghouts à cette époque, ou l’équivalent de 150 000 arbres. Pis encore, un article publié en 2013 indiquait qu’il ne resterait plus qu’une centaine de ghouts environ, sur les 10 000 que comptait la région jadis.
 

Schéma d’un ghout © Remini 2003.

Processus de remontée des eaux dans la région d’El Oued © Remini 2001.

Avec la disparition des ghouts, c’est tout un style de vie qui est menacé. En effet, pour le paysan soufi, le ghout représente un véritable gagne-pain tant au sens propre que figuré dans la mesure où le fruit de son labeur lui permet d’assurer la sécurité alimentaire de sa famille. De plus, la fraîcheur et l’ombrage apportés par ces oasis ont favorisé le développement de cultures maraîchères secondaires, et ce en plein désert. Le ghout est également un lieu de cohésion sociale et familiale, particulièrement pendant les périodes de récolte puisque toute la famille s’attèle aux tâches de cueillette, tri et transport. Pour tenter de remédier au problème d’asphyxie des palmiers, première cause de dépérissement, plusieurs solutions ont été mises en place qui n’avaient jusqu’à présent apporté qu’un répit temporaire. Parmi elles, le remblaiement des ghouts, le pompage des cuvettes inondées ou la création d’une station de drainage et d’évacuation des eaux usées des ghouts. La station de drainage n’a pas donné de résultat satisfaisant car les eaux usées étaient déversées à quelques kilomètres seulement et finissaient par regagner la nappe, notamment à cause de la porosité du sol dans la région. La fluctuation du niveau de la nappe avait atteint une telle ampleur que toute la vallée du Souf s’en trouvait menacée. Certains quartiers de la ville d’El Oued avaient d’ailleurs été inondés, tandis que d’autres avaient été victimes d’effondrement de bâtiments. Ces raisons avaient conduit à la mise en place du projet « Remontée des eaux de Oued Souf » à l’initiative du Ministère des Ressources en eau. Le projet, qui avait débuté en 2009, a doté la ville d’El Oued d’infrastructures « axées sur l’assainissement, le drainage, l’épuration et le transfert des eaux usées vers un rejet final ».  Cinq ans après le début du projet, Mohamed Chaibi indiquait que les effets positifs se faisaient déjà sentir, notamment en ce qui concerne la régénération des palmeraies. 

Outre les problèmes d’origines géologique et topographique, les ghouts doivent faire face à la concurrence accrue des palmeraies modernes dont le nombre ne cesse d’augmenter. Cette tendance répond à un souci de productivité et de rentabilité et s’inscrit dans une logique de profit. Une étude menée par Anya Bellali sur un échantillon d’exploitants dans la région du Souf en 2009 avait permis d’établir une distinction entre les profils et les ambitions des propriétaires des exploitations phoenicoles modernes et traditionnelles. Dans le premier cas, la production est principalement destinée à la commercialisation, ce qui explique entre autre la superficie plus importante des exploitations et une tendance vers une culture majoritairement monovariétale privilégiant la variété Deglet Nour. Cette dernière est également largement cultivée dans les palmeraies traditionnelles mais on y trouve aussi d’autres variétés considérées plus goûteuses par les agriculteurs et dont la production est principalement dédiée à la consommation personnelle (suivie de l’alimentation du bétail et, dans un troisième  temps  seulement, de l’exploitation commerciale). La disparition des ghouts entraînerait donc la fin d’un produit de qualité, issu de l’agriculture biologique, et menacerait également la biodiversité de la région. Cet attrait pour les palmeraies modernes réside aussi peut-être dans le fait qu’il est très difficile de créer de nouveaux ghouts (ceux-ci sont souvent hérités). Il convient d’ajouter à cela que les exploitants de palmeraies modernes bénéficient d’un soutien financier de l’Etat, ce qui n’est pas le cas des agriculteurs traditionnels.

Les ghouts font partie intégrante du patrimoine algérien et leur caractère unique leur confère une importance capitale comme l’a reconnu l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture. Les efforts du gouvernement pour la préservation de ce legs ancestral sont donc à saluer. Cependant, le problème de l’abandon des ghouts reste d’actualité et il faut espérer qu’ils ne tombent pas en désuétude et ne finissent par disparaître.

El Oued © Yann Arthus-Bertrand.

Sources :
- B. Remini, La disparition des ghouts dans la région d’El Oued, Larhyss Journal, ISSN 1112-3680, n° 05, Juin 2006, pp.49-62.
- Y. Januel, Dans le contexte d’une nouvelle dynamique agricole, quels avantages du système traditionnel des Ghouts par rapports au système oasien évolué ?, mémoire d’études, 2010.
- Algérie - Le dur combat de la datte du Souf contre la pomme de terre, Nedjma Rondeleux, 7 octobre 2013.
- Les palmeraies d’El Oued classés patrimoine universel par la FAO, Agroligne, 28 juin 2006.
- 31 milliards de dinars pour sauver El Oued, La tribune, 16 février 2014.

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