Patrimoine sans frontières

Qu'est-ce qu'un "Regard sur" ?

Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Regard sur les villes fantômes.

Les villes fantômes, une poétique des ruines

« Toute ville ne peut avoir une âme et s’offrir un avenir que si elle porte en son sein le souvenir d’une ville disparue ou tout simplement de la ville anéantie qu’elle fut » [1].

La ville fantôme est une ville qui a été abandonnée partiellement ou complètement par sa population pour des raisons diverses (exode rural, catastrophe humaine, naturelle, raisons économiques etc…). Malgré cet abandon, cet espace chargé d’histoire a­?t­?il encore quelque chose à offrir ?

À partir du moment où ces espaces urbains sont abandonnés, leurs caractéristiques spatio-temporelles se trouvent transformées invoquant une poétique des ruines et un développement de l’imaginaire.

Le corps humain, l’espace et le temps

 


©Lucie Pachot

 

Dans les années 1960, Paris a cherché un emplacement pour son nouvel aéroport, en proche banlieue, un site accessible en quelques heures par les infrastructures ferroviaires et routières. Il était question de connecter Paris aux flux du monde entier. Le centre historique du village de Goussainville s’est retrouvé ainsi pris sous les pistes d’atterrissage. Depuis les années 1970, les habitants de ce vieux village sont cernés par des espaces de la « surmodernité », se voyant dans l’obligation de délaisser leur patrimoine et d’abandonner progressivement leur village entouré par une banlieue qui n’a pas encore cessé de s’urbaniser et de se densifier. Aujourd’hui, ses frontières sont marquées par cette différence d’époque et Goussainville apparait comme une « bulle hors du temps » en plein cœur de la banlieue parisienne.

L’espace de la ville fantôme est inhabité, déserté, mais ce vide est porteur d’une grande force. En Asie, le vide est la marque du passé, l’absence témoigne de tout ce qui a été, le vide symbolise le plein du passé. Ce vide de la ville devenue fantôme transforme l’espace, il n’y a alors plus de distinction claire entre l’espace public et l’espace privé, l’intérieur et l’extérieur. Tout devient public. Et ces espaces inutiles et sans propriétés peuvent être assimilés à des espaces intermédiaires, à des no man’s land, ou à ces espaces résiduels de la société contemporaine liés à la « surmodernité » que Marc Augé appelle les « non-lieux ».

Cependant, la grande force des villes fantômes est que, comme leur nom l’indique, elles abritent les fantômes du passé, parlent d’histoire et font donc référence à une certaine temporalité. C’est dans leur rapport au temps que ces espaces abandonnés prennent du sens. Temps passé, présent et futur, c’est lui qui est important. Elles font directement référence au passé, époque où elles ont été abandonnées, mais aussi au futur car elles permettent au promeneur qui y déambule de s’imaginer toutes les possibilités de transformations envisageables dans ces lieux. Le temps y est comme suspendu. Ces anciennes villes semblent être dans l’attente, dans l’attente qu’une nouvelle activité reprenne, qu’une nouvelle société vienne les habiter.

La ruine, l’histoire et la mémoire

« Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la Culture » [2].

À Oradour-sur-Glane, la population a été décimée lors de la Seconde Guerre mondiale par les soldats SS. Le sort des ruines de ce grand cimetière et la mise en valeur de cette mémoire historique ont bien évidemment été pris en compte à la fin de la guerre. À l’époque, les politiques en place ont décidé de tout conserver en l’état et de reconstruire une nouvelle ville à 200 mètres de la ville fantôme. Aujourd’hui, Oradour-sur-Glane pose la question de la conservation des ruines d’une ville fantôme en particulier quand cette dernière se délabre davantage avec le temps et la nature qui altèrent cette mémoire. Faut-il conserver ces villes fantômes en l’état ?

©Lucie Pachot


À partir du moment où la ville est abandonnée, elle est rendue aux mains de la nature et du temps, c’est alors que se met en marche le processus de décrépitude. L’architecture, double, d’un côté œuvre d’art, de l’autre répondant aux besoins de l’Homme, ne répond plus à cette deuxième fonction. Sans cette présence de l’Homme, la ville laissée à la nature peut être assimilée au procédé artistique du {land art}, c’est-à-dire aux œuvres laissées à l’érosion naturelle. Devant cette nature majestueuse qui fait décrépir la ville, l’homme peut alors méditer sur le temps qui passe et sur sa condition de mortel : la ville fantôme abandonnée devient un memento mori [3]. « L’homme oublie qu’il est lui-même une ruine encore plus chancelante [4] ». La ville fantôme fait à la fois office de mémoire de la mort mais également de mémoire historique.

L’architecture de ces espaces, même abandonnée et en ruine évoque le souvenir de l’histoire passée.

Le réel, l’irréel et l’imaginaire

Bataville est une ville fantôme coupée du monde. Cette ancienne cité paternaliste de fabrication de chaussures évoque, de par son espace vide, toutes les possibilités de réhabilitation de ce patrimoine industriel. Tout ce vide, gagne à rester vide, car il met en valeur tous les champs des possibles au sein de ces espaces. C’est le vide qui produit de l’imaginaire, cet espace qui laisse la place à ce qui pourrait advenir.


©

De par leur terminologie, les villes fantômes sont à rattacher au domaine du fantastique. Au XIXe siècle, les auteurs romantiques ont sublimé les lieux en ruine en introduisant des paramètres surnaturels dans un cadre réaliste. Cet espace de « l’inquiétante étrangeté » fait douter le spectateur sur ce qui est réel et sur ce qui ne l’est pas. Dans son aspect réel/irréel, elle permet au spectateur de se poser des questions sur la réalité qui l’entoure et sur ce qui se bâti. Elle a cette caractéristique du décor, vu que ce n’est plus une ville, qui la place à la limite entre la ville réelle et la ville fictionnelle. Sont-elles des utopies ? C’est?à?dire cette représentation du lieu idéal qui n’existe pas selon Thomas More ? Certaines utopies de l’ère industrielle ont été inscrites dans la réalité, exactement comme Bataville. Une société a été construite avec tous ses attributs dans un lieu précis mais malheureusement ce rêve de société idéale retranscrite dans la réalité n’a pas fonctionné. Tous ces lieux construits de toute pièce puis abandonnés font travailler l’imaginaire, dans toutes les possibilités de vie nouvelle qu’ils génèrent. Ce ne sont pas des utopies puisqu’elles sont situables précisément mais plutôt ce que Michel Foucault appelle des hétérotopies. Ces dernières sont des lieux idéaux, un peu résiduels, dans lesquels le temps est multiple et qui permettent à ceux qui s’y promènent de faire travailler leur imagination.

***

« Dans la foi aborigène, une terre qui n’est pas chantée est une terre morte, puisque si les chants sont oubliés, la terre elle-même meurt » [5].

Les villes fantômes sont un patrimoine à part mais qu’il est important de prendre en compte car elles permettent de raconter une histoire, qu’elle soit locale ou nationale. La patrimonialisation est utilisée dans les sociétés occidentales d’une manière assez uniforme dans les moyens employés pour la sauvegarde des édifices, mais un paramètre essentiel est souvent oublié : le temps. L’architecture n’est pas qu’un espace, elle est espace en fonction du temps. Il serait peut–être intéressant de mettre en valeur ce type de sauvegarde qui consiste à attendre la ruine, à respecter son cycle, à laisser le temps faire son œuvre pour que le Genius Loci [6] s’exprime pleinement.

Ces villes fantômes s’imposent comme patrimoines et apparaissent comme nécessaires pour réfléchir sur la société actuelle et future.

Le regard sur les villes fantômes est issu du mémoire de Lucie Pachot, Itinéraire de villes fantômes, 2014.

----
[1] Alain Cambier, Qu’est-ce qu’une ville ?, 2005.
[2] Première phrase du documentaire Les statues meurent aussi de Chris Marker et Alain Resnais, 1953.
[3] Locution latine qui signifie : « souvenir de la mort ».
[4] Chateaubriand, Voyage en Italie, 1861.
[5] Bruce Chatwin, Le chant des pistes, 1987.
[6] « Esprit des lieux ».

Imprimer E-mail

S'inscrire à notre liste de diffusion



*champ obligatoire 

Patrimoine sans frontières

61 rue François-Truffaut
75012 Paris
France

Tél : +33(0) 140 020 590

@ : info@patrimsf.org