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Regard sur le patrimoine de Sana'a, Yémen.

Sana'a : une cité millénaire qui s'éteint ?

Avec ses constructions en pisé aux façades richement décorées à la chaux, le vieux Sana’a semble tout droit sorti d’un conte des Mille et Une Nuits. Véritable « musée à ciel ouvert », la vieille ville, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1986, est l’une des plus anciennes cités au monde. Cependant, malgré son statut de ville protégée par les lois de 1997 sur les antiquités et de 2002 sur le bâti censées assurer la protection du patrimoine yéménite, de nombreux édifices se trouvent aujourd’hui dans un état de délabrement avancé, au grand dam des défenseurs du patrimoine souvent impuissants face à l’ampleur du problème.

Abandon, négligence, rénovations et constructions sauvages sont autant de raisons qui ont poussé l’UNESCO à menacer de déclasser la ville en 2013. Suite à cet ultimatum, le gouvernement yéménite et la mairie de Sana’a se sont engagés à prendre les mesures nécessaires pour préserver la vieille ville et assurer son maintien sur la liste des monuments classés. Mais dans un pays empêtré depuis 2011 dans une crise politique qui s’est fortement aggravée depuis le mois dernier, les projets de préservation et de rénovation du patrimoine promis par le gouvernement sont loin d’être une priorité et tardent à voir le jour.

© Edition Gelbart

Le centre historique de Sana’a regorge d’un patrimoine architectural et historique millénaire. Délimitée par un mur d’enceinte partiellement conservé dont elle tire son nom (Sana’a signifie « ville fortifiée »), la vieille ville compte aujourd’hui environ 6 500 maisons, 30 souks, des hammams ainsi qu’une centaine de mosquées dont la Grande Mosquée construite au VIIe siècle et considérée comme l’une des plus anciennes mosquées du monde musulman. Outre leur importance historique et leurs qualités artistiques et pittoresques extraordinaires, les édifices du vieux Sana’a, plus particulièrement les demeures, témoignent également de l’ingéniosité des bâtisseurs de l’époque qui ont su utiliser des matériaux naturellement isolants, emmagasinant la chaleur la journée pour la libérer la nuit, et rendre ainsi ces constructions énergétiquement indépendantes. Leur disparition menace donc d’emporter avec elle l’héritage d’un savoir-faire ancestral. Le sort de nombreux bâtiments, principalement celui des maisons-tours dont la plupart furent construites avant le XIe siècle, est en effet incertain : certains sont laissés à l’abandon alors que d’autres font l’objet de rénovations sauvages portant atteinte à leur intégrité et à leur stabilité.

L’explosion démographique qu’a connue la vieille ville ces vingt dernières années a engendré une augmentation du nombre de constructions nouvelles et l’altération des structures existantes par l’ajout de nouveaux étages. Or ces constructions, parfois illégales et souvent non régulées, utilisent des matériaux modernes (telles des briques de ciment plutôt que d’argile) dont les couleurs diffèrent et qui altèrent cet ensemble architectural homogène. À cela s’ajoute la construction de nouveaux hôtels et la multiplication des relais de communication qui, avec l’expansion verticale des maisons-tours, défigurent la ligne d’horizon parfaite si emblématique de la capitale yéménite. Au-delà de l’aspect esthétique, l’aménagement de la ville se trouve changé par l’empiétement de ces nouvelles constructions sur les jardins et autres espaces verts, qui disparaissent peu à peu. Le vieux Sana’a qui souffre également des affres du temps a aussi été, plus récemment, victime de pluies diluviennes qui, en raison d’un système d’évacuation des eaux inadapté, ont attaqué la base de nombreux édifices, les fragilisant davantage.

© Abdul Karim Chisthi
 
Par souci de conformité avec les critères de préservation définis par l’UNESCO et pour maintenir le site sur la liste du patrimoine protégé, le maire de la ville avait assuré que les rénovations sauvages et autres irrégularités seraient contrôlées et les coupables punis. Un rapport du Media Centre for Sustainable Development réalisé en collaboration avec l’UNESCO et publié en mai 2013 avait identifié 2 000 irrégularités. Parmi elles, l’utilisation de matériaux nouveaux dans les travaux de réfection, l’effondrement partiel ou complet de certains édifices, le remplacement des portes en bois par des portes en métal et la prolifération de posters. Les demeures restent les plus touchées, comme en témoigne un article publié dans le Yemen Times en avril 2013 qui révélait que quelques 600 maisons étaient en attente de rénovation. L’information émanait de Naji Saleh Thawaba, président de l’Organisation générale pour la préservation des villes historiques, qui déplorait le manque de fonds alloués à l’association alors même que le pays était engagé dans une campagne visant à garantir le maintien de la ville au patrimoine mondial de l’UNESCO. Malheureusement, près de six mois après la publication de ce rapport, les rénovations promises se faisaient encore attendre et certaines de ces maisons, en attente de rénovations depuis quinze ans, menacent aujourd’hui de s’écrouler.

La municipalité a tenté d’endiguer le problème en proposant, entre autres, des prêts à taux très faibles aux habitants de la ville souhaitant restaurer leur habitation, à condition que les réfections respectent le style architectural et l’intégrité des bâtiments. Malgré cette initiative le coût des travaux reste encore trop élevé et les habitants qui le peuvent s’installent en dehors de la ville, laissant la vieille ville comme lieu de résidence aux moins fortunés, avec un impact direct sur la détérioration du site. Les édifices publics souffrent également d’un manque d’attention : l’un des exemples les plus frappants est celui des maranes, ou puits, qui avaient autrefois un rôle central dans la vie quotidienne des saanites, aujourd’hui réduits à l’état de réceptacle à déchets et dans un état de décrépitude avancé, en dépit de leur importance pour l’intégrité de la vieille ville.

Au regard des difficultés récentes qu’a connues le pays et suite à l’engagement des autorités pour la préservation du patrimoine saanite, l’UNESCO a décidé de conserver la ville sur la liste des monuments protégés. En juin dernier, lors de la 38e session du Comité sur le Patrimoine Mondial qui s’est tenue au Qatar, le ministre de la culture yéménite s’est entretenu avec le directeur du bureau de l’UNESCO à Doha afin d’étudier les projets de conservation et de définir une stratégie de récolte de fonds pour garantir leur mise en oeuvre. Cependant, la situation politique s’est fortement dégradée depuis le mois de septembre et l’on peut se demander quel va en être l’impact sur la situation du patrimoine.

Sources :

- « Old Sanaa acts to restore its heritage », écrit par Faisal Darem et publié le 6 mai 2013 dans Al-Shorfa.
- « Sanaa : l'agonie d'une cité millénaire », écrit par François-Xavier Trégan et publié le 6 juillet 2012 dans Le Monde.
- http://whc.unesco.org->http://whc.unesco.org/fr/list/385/
- « Old Sana’a: a-city moving toward extinction », écrit par Amal Al-Yarisi et publié le 11 juin 2012 dans Yemen Times.
- « Yemeni world heritage site threatened to be kicked off UNESCO’s preservation list », écrit par Rammah Al-Jubari et publié le 7 mars 2013 dans Yemen Times.
- « UNESCO threatens to axe old Sanaa from world heritage list », diffusé par Reuters le 17 mars 2013.
- « Old Sana'a in danger », publié le 25 mars 2013 dans Yemen Post.
- « 'Save Our City': an appeal to preserve the Old Sana'a City », écrit par Rammah Al-Jubari et publié le 7 mars 2013 dans Yemen Times.
- « Old Sana'a, an endangered UNESCO heritage site », diffusé par l’AFP le 28 avril 2013.
- « Battered by revolution old-Sanaa could lose its world heritage designation », écrit par Maria Abi Habib et publié le 28 mai 2013 dans The Wall Street Journal.
- « Will historic old Sana’a gardens vanish ? », écrit par Samar Qaed et publié le 17 juin 2013 dans Yemen Times.
- « Sana’a, Zabid keep on the World Heritage List », écrit par Hesham al Kibsi et publié le 20 juin 2013 dans Yemen Observer.
- « The struggle to preserve Sana'a's architectural heritage », écrit par Amal Al-Yarisi et publié le 17 décembre 2013 dans Yemen Times.
- « Sana’a’s marane’? a national treasure with an uncertain future », écrit par Dares Al Badani et publié le 24 avril 2014 dans Yemen Times.
- « Culture Minister calls for int'l campaign to preserve Zabid and Sana'a », diffusé par SABA (Yemen News Agency) le 19 juin 2014.

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