Patrimoine sans frontières

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Regard sur l'UNESCO et la protection du patrimoine culturel syrien.

L’UNESCO et la protection du patrimoine culturel syrien.

Entretien avec Cristina Menegazzi, chef du « projet de sauvegarde d’urgence du patrimoine culturel de la Syrie ».

L’une des missions initiales de Patrimoine sans frontières (PSF) était, et est toujours, d’informer la communauté internationale, et le grand public, des situations de menace qui pèsent sur le patrimoine culturel. Depuis 22 ans, PSF s’efforce d’être le porte-parole des patrimoines en péril, tout en accompagnant les populations locales, en situation de post-crise ou de rupture, dans la réappropriation de leur patrimoine culturel, action nécessaire dans la transition entre les phases d’urgence et de développement à long terme.

Patrimoine sans frontières, tout en déplorant le lourd bilan, en particulier humain, du drame syrien, a ainsi diffusé le 30 août 2012 une alerte sur la destruction du patrimoine historique de la ville d’Alep. Cet engagement a pu se concrétiser puisque, depuis mai 2014, PSF et l’association espagnole Heritage for Peace unissent leurs forces pour monter un projet de sensibilisation à la diversité culturelle auprès de la population syrienne.

Les 26 et 27 mai 2014, l’UNESCO a organisé une réunion internationale d’experts intitulée « ralliement de la communauté internationale pour sauvegarder le patrimoine culturel syrien ». Elle a rassemblé des acteurs locaux, nationaux et internationaux qui travaillent en Syrie et dans le monde entier à la protection du patrimoine syrien. L’objectif de cette réunion était de réfléchir à l’application du « projet de sauvegarde d’urgence du patrimoine culturel de la Syrie » financé par l’Union européenne et le Gouvernement flamand.

 


(c) Unesco

Cristina Menegazzi, en charge de ce projet, nous livre son point de vue sur l’évolution de l’intervention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine en Syrie. Avec une expérience de plus de 20 ans dans des organismes internationaux tels que l’ICCROM, l’ICOM, et aujourd’hui l’UNESCO, elle est spécialisée dans le domaine de la conservation et la préservation des biens culturels mais aussi dans la gestion du patrimoine culturel à risque. À travers cette entrevue, Cristina Menegazzi revient sur les acteurs décisifs en matière de protection du patrimoine dans une situation aussi complexe que celle de la Syrie.

Depuis le 3 juillet 2014, date à laquelle l’entretien a été réalisé, deux plateformes, « Roster of Experts » - base de données regroupant tous les acteurs impliqués ou intéressés par la sauvegarde du patrimoine culturel syrien - et « Information Sharing Network » – un espace réservé à la diffusion d’information et de documents (cartes, rapports, vidéos, photos, etc.) sur l’actualité du patrimoine syrien - ont été ouvertes et une centaine d’experts et d’institutions les ont rejointes.

 

Comment pourriez-vous résumer l’action de l’UNESCO face au conflit syrien dans le domaine du patrimoine culturel ? Quelles en sont les priorités ?

L´UNESCO a commencé à mettre en place des actions pour la protection du patrimoine syrien depuis le début du conflit (mars 2011). L'organisation a suivi les actions liées aux sites du patrimoine mondial en Syrie, en particulier Damas et Alep. Aussi, la Direction Générale a lancé plusieurs appels destinés au public, aux professionnels, à la communauté internationale pour protéger ce patrimoine.

Le 28 août 2013, l’UNESCO a convoqué des experts syriens et internationaux pour réfléchir à un plan d’action qui a donné naissance au projet financé par l’Union européenne avec un fonds de 3.400.000 dollars pour protéger le patrimoine culturel syrien (bâti, mobilier et immatériel). Lancé le 1er mars 2014, ce projet est le premier à réunir plusieurs Conventions de l’UNESCO [1]. Sa mise en œuvre sera basée au Bureau de l’organisation à Beyrouth dès le début du mois d’août, et pour trois ans. Ce projet considère le patrimoine syrien dans son ensemble : patrimoine bâti, mobilier et immatériel et a pour partenaires institutionnels les organisations internationales de l’ICOMOS et l’ICCROM.

[1] La Convention de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, la Convention de 1970 pour la lutte contre le trafic illicite des biens culturels, celle de 1972 pour la protection du patrimoine mondial culturel et naturel et celle de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel.

Quelles sont vos impressions après la réunion des 26-27 mai sur le ralliement de la communauté internationale ? A-t-elle été constructive ? Comment la communauté internationale va-t-elle travailler avec les acteurs patrimoniaux de la société civile syrienne à la sortie du conflit ?

La réunion a rassemblé 140 professionnels du patrimoine (professionnels des universités, de centres de recherche, des écoles d’archéologie, d’institutions internationales, de la société civile syrienne, des ONG, et autres) qui agissent pour la protection du patrimoine syrien dans le pays et dans le monde entier. La réunion a dressé des recommandations sur les différents types de patrimoines : bâti, mobilier et immatériel. Toutefois, il y a eu un consensus sur la nécessité d’approfondir les recherches afin de compléter les inventaires existants sur l’ensemble des types de patrimoine tout en localisant des ressources documentaires de la période qui précède le conflit. Pour le patrimoine bâti, toutes ces informations seront cruciales pour une restauration et une reconstruction appropriées des monuments. À terme, il faudra, dès la sortie du conflit, organiser des missions d’évaluation des dommages ; ces évaluations seront menées en collaboration avec le gouvernement, les membres de l’opposition et avec les acteurs de la société civile. Concernant le patrimoine mobilier, les recommandations proposent d’améliorer les besoins sur la formation des professionnels sur l’évacuation des œuvres. En parallèle, les experts ont souligné l’importance d’agir contre le trafic illicite qui concerne les pays frontaliers (Jordanie, la Turquie, le Liban et l´Irak) tout en renforçant la coopération avec les douanes et les polices nationales. Enfin, la réunion a donné lieu à une réflexion approfondie sur la complexité de la protection du patrimoine immatériel, dont la Convention est la plus jeune (2003), et ont ainsi insisté sur la nécessité de définir quels services, au sein des institutions syriennes, pourraient agir pour cette protection.

Dans son ensemble, la réunion des 26-27 mai a abordé la question transversale et essentielle du projet liée aux actions de sensibilisation et de partage des informations entre les différentes institutions qui ont lancé des projets parallèles pour la protection du patrimoine syrien. Finalement, la réunion est un bon départ pour le projet de l’Union européenne, car parmi les participants, il y avait une trentaine de Syriens qui travaillent sur le territoire mais aussi des Syriens à l’étranger, comme aux États-Unis, en France ou en Espagne. Le débat a pu être constructif et rester sur le plan technique, et l’UNESCO souhaite continuer à le mener.

Plus spécifiquement, comment se présente la coopération entre les différentes organisations internationales pour la protection du patrimoine en Syrie ?

Toutes les actions du projet donneront lieu à des collaborations ponctuelles avec différentes organisations (organisations intergouvernementales et ONG). Dans quelques jours, l’UNESCO contactera tous les invités de la réunion afin de les informer de la mise en ligne de l´Observatoire pour la protection du patrimoine syrien qui est le cœur du projet géré par l’UNESCO. Nous demanderons à tous les experts d’apporter leurs connaissances pour compléter la base de données afin de partager les informations. Cet outil sera mis à disposition et alimenté par l´UNESCO et par toutes les organisations qui sont prêtes à participer à ce projet. Ce sera un lieu virtuel sur l´état actuel du patrimoine syrien. D’autre part, à partir de l´automne, un atelier de formation sera organisé tous les mois. Le premier sera dédié à la formation d’agents des douanes, de policiers et de professionnels du patrimoine des pays frontaliers (en coopération avec INTERPOL, l’Organisation mondiale des douanes, UNIDROIT et le gouvernement libanais).

Quelles vont être les relations des organisations nationales et locales avec les acteurs internationaux comme l’UNESCO ?

Il faudra d’abord identifier toutes les organisations nationales, les ONG, la société civile au Liban ou en Syrie qui travaillent sur la protection du patrimoine syrien, ou même les organisations des Nations Unies qui travaillent pour la Syrie dans des domaines autre que le patrimoine. Nous tenterons ainsi de collaborer et d’unifier nos efforts pour une future intervention en Syrie. Pour l’instant, la sécurité ne nous permet pas de développer des actions sur le territoire syrien, mais tout dépendra de l’évolution du conflit dans les mois à venir. En attendant, le projet continue avec des actions concrètes organisées au Liban.

Y a t-il des expériences similaires dans la protection du patrimoine (en période de conflit) qui peuvent être appliquées à la Syrie ? Y a t-il des expériences de reconstruction en lien avec la société civile (en période de post-conflit) qui peuvent servir d’exemples ?

L’UNESCO a déjà travaillé avec d’autres pays qui étaient en situation de conflit ou de post-conflit. Des actions ont été menées en Irak, en Afghanistan, au Liban et plus récemment en Libye. Nous utiliserons toutes les bonnes expériences et pratiques passées pour en tirer une rigueur et une méthode de travail afin de favoriser les impacts positifs.

(c) Unesco

L’UNESCO et d’autres organisations mènent des actions éducatives auprès des jeunes réfugiés syriens (les alliances françaises mettent en place des actions au Liban). Est-ce que vous y développer un volet de sensibilisation au patrimoine culturel ?

Dans le projet, il est prévu de suivre certains exemples déjà utilisés comme le passeport pour le patrimoine utilisé au Mali qui aidait la communauté à se réapproprier son patrimoine. C’est donc un exemple qu’on va suivre en termes de sensibilisation. Nous allons aussi développer les documentaires Patrimonito dédiés au patrimoine mondial et adressés aux jeunes, pour les écoles. Ces documentaires présentent le patrimoine et son importance par rapport à l’identité locale.

Ensuite, nous élaborerons des actions en collaboration avec d’autres institutions (comme une organisation appelée Geneva Call qui œuvre dans des pays du monde en conflit dans plusieurs domaines). Ces actions seront principalement dédiées à la sensibilisation des populations en Syrie, ainsi qu’aux réfugiés. Elles prendront la forme de campagnes d’information à travers des outils de communication tels que des documentaires. C’est un exemple, mais il y aura d’autres actions avec d’autres organisations que nous allons développer. Nous sommes d’ailleurs très intéressés par le travail de Patrimoine sans frontières dans le domaine de la sensibilisation. Il y a donc des choses déjà établies et prévues, et ensuite une bonne marge de manœuvre pour inclure d’autres idées.

Voyez-vous le vote d’une résolution au Conseil de Sécurité de l’ONU comme une bonne solution pour protéger le patrimoine en cas de futurs conflits ?

C’est le rôle de l’UNESCO de suivre le processus pour amener une résolution au Conseil de Sécurité de l’ONU. C’est un processus lent qui demande beaucoup d’étapes. C’est une action parallèle par rapport aux actions plus pratiques qui vont être menées dans le cadre du projet européen. Ce n’est donc pas la solution immédiate, mais un chemin parallèle qu’il est important d’emprunter.

Quels sont pour vous les principales limites d’une organisation intergouvernementale comme l’UNESCO dans le cadre du conflit syrien ?

Avec la réunion, nous avons vu que si on arrive à maintenir le discours au niveau technique, il n’y a plus de limites. Et c’est la ligne qu’on va continuer à tenir. Cela n’a pas été chose simple, il y a eu beaucoup de négociations avant la réunion, beaucoup d’échanges, de rencontres individuelles, de médiation pour expliquer les raisons de cette réunion, expliquer aux différents partis que nous voulions protéger le patrimoine syrien, peu importe de quel côté ils se trouvent. Le fait que l’UNESCO, en tant qu’organisation intergouvernementale a pour interlocuteur principal le gouvernement syrien ne veut pas dire qu’elle ne peut avoir de contact avec les membres de l’opposition qui œuvrent pour la protection du patrimoine syrien. Nous avons en effet affirmé que c’était important pour nous de rencontrer tout le monde.

Tous les acteurs du patrimoine liés à la Syrie ont été invités à la réunion des 26-27 mai. Les membres du gouvernement et de l’opposition ont été conviés au débat. Cependant, certaines organisations ont décidé de ne pas participer à cet événement bien que l’UNESCO ait permis l’ouverture d’un dialogue. Nous leur enverrons tout de même le rapport de la réunion et ils seront contactés pour participer à la plateforme d’échange d’informations entre tous les experts. Ce rapport de la réunion sera sur le site de l’Observatoire dans les trois langues (anglais, français, arabe).

Entretien réalisé le 3 juillet 2014 au Centre pour le patrimoine mondial de l’UNESCO, en partenariat avec Heritage for peace.

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