Patrimoine sans frontières

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Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Regard sur le patrimoine de Pristina, Kosovo.

Pristina, un patrimoine urbain menacé

La capitale du Kosovo jouit d’un patrimoine architectural riche, témoin des époques historiques qu’a connues la ville, mais les vagues de destructions urbaines qui ont affectées la ville, et plus largement l’ensemble du territoire, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale ont profondément altérées son visage. Aujourd’hui, négligé par les mêmes autorités censées le protéger, en proie aux restaurations sauvages et aux destructions illégales, le patrimoine urbain de Pristina, et plus particulièrement celui de la vieille ville, est aujourd’hui menacé à tel point que les "spécialistes redoutent que cette zone historique et ses monuments ne soient menacés de disparition" [1].

Le patrimoine architectural de Pristina est composé de bâtiments séculaires comme des maisons ottomanes typiques, des hammams et fontaines, et des bâtiments religieux, tels que des mosquées. Sous l’ère communiste, de nombreux édifices datant de la période ottomane ont été détruits pour faire place à des constructions modernes au nom du progrès. C’est durant cette période qu’a été détruit le bazar, cœur économique de la ville depuis sa construction au XVème siècle, devenu le symbole d’un passé oriental rétrograde. Le Kosovo a également connu deux autres vagues de destructions importantes lors des conflits ethniques de 1998-1999 et les émeutes de 2004. Ces conflits ont eu pour conséquence la politisation du patrimoine architectural : à travers la destruction des monuments on cherchait à effacer toute trace de la communauté adverse. Les Nations Unies et les autres organisations internationales ont largement œuvré pour rapprocher les communautés sur la question du patrimoine culturel depuis la fin du conflit de 1999.

© CHwB

Plus récemment, les constructions sauvages effrénées et souvent illégales ont défiguré et dénaturé le cœur historique de la ville. Pour satisfaire un secteur en pleine expansion, de nombreux édifices ont été détruits ou menacent de l’être pour faire place à de nouvelles constructions. Les maisons anciennes sont particulièrement touchées, comme en témoigne l’incendie récent d’une maison centenaire du vieux Pristina rapporté dans un article paru sur le site du Courrier des Balkans1. Les responsables s’exposent à des amendes mais celles-ci ne sont que très rarement appliquées et, lorsqu'elles le sont, elles sont bien loin des sommes prévues par la loi et n'ont, de fait, aucun pouvoir dissuasif.
 
Les monuments protégés sont placés sous la protection de l’Institut de Protection des Monuments et la loi sur la protection du patrimoine garantit en principe leur préservation. En pratique, les choses sont quelque peu différentes et la loi n'est pas toujours appliquée à la lettre. Il est même arrivé qu’elle soit violée par ceux-là mêmes qui sont censés en être les garants. Ainsi en 2010, la demeure Hyniler, pourtant placée sur la liste des monuments à protéger, a failli être démolie après avoir été déclassée quelques années auparavant suite à la demande de la famille Hyniler qui voulait utiliser le terrain pour y construire un immeuble moderne. Le ministre de la Culture de l’époque et son successeur avaient tous deux accepté la demande sans que l’Institut des Monuments et le Musée régional de Pristina (IMRM) ait donné son aval. Cette maison a pu être sauvée de la destruction par les protestations des conservateurs et par l’intervention du Balkan Investigative Reporting Network.

Plus alarmant encore est le cas de la fontaine mise à jour lors de travaux sur le square Ibrahim Rugova, elle aussi reconnue comme un monument à protéger et à préserver. Alors que la municipalité de Pristina s’était engagée à en financer les travaux de restauration et de conservation, elle s’est vue rappelée à l’ordre par le Ministère de la Culture en août dernier, pour entrave au bon déroulement du projet. Pis, un communiqué publié sur le site du Ministère de la Culture en août 2013 a révélé que la municipalité avait d’abord tenté de dissimuler la fontaine à deux reprises en la recouvrant, l’endommageant ainsi davantage et violant par la même occasion la loi sur le patrimoine culturel.

Le patrimoine urbain de Pristina est également soumis aux ravages du temps et de la pollution due en partie à la circulation à proximité des édifices. Si certains d’entre eux bénéficient de travaux de restauration planifiés par des experts, ceux-ci ne sont pas toujours menés à bien par les sociétés chargées de les exécuter. L’un des exemples les plus frappants et les plus récents est sans doute celui du hammam de Pristina: en 2013, le Ministre de la Culture avait ordonné l'interruption des travaux de rénovation car les matériaux utilisés pour la réfection des murs ne respectaient pas l’intégrité et l’authenticité du bâtiment.

Les destructions illégales et les restaurations sauvages reflètent les limites du cadre législatif actuel. Les tâches des différentes institutions ne sont pas clairement définies ce qui rend l’application de la loi difficile. Le secteur manque également de personnel qualifié pour inspecter les édifices identifiés comme des biens patrimoniaux ainsi que pour assurer et superviser leur restauration. Enfin, la protection du patrimoine est un secteur pluridisciplinaire qui nécessite une réelle coopération entre les institutions locales et gouvernementales, et entre les différents ministères (comme celui de la Culture et celui chargé de l’Urbanisme), mais malgré les efforts récents du gouvernement pour inclure le patrimoine dans les lois sur l’urbanisme par exemple, aucune stratégie n’a vraiment été mise en place.

PSF et CHWB souhaitent attirer l’attention sur l’état du patrimoine urbain de Pristina qui, s’il venait à disparaître, entraînerait avec lui tout un pan de l’histoire de la ville.

 
[1] « Patrimoine urbain au Kosovo : le vieux Pristina est laissé à l’abandon », article paru le 23 décembre 2013 dans Preportr, et traduit par Nerimane Kamberi pour le Courrier des Balkans le 28 février 2014.
 
Sources :
- « Patrimoine au Kosovo : le vieux hammam de Pristina, un joyau ottoman en perdition », article paru le 18 mars 2013 dans Gazeta Jeta në Kosovë, et traduit par Nerimane Kamberi pour le Courrier des Balkans le 28 mars 2013.
- « Demolition Threat to Pristina's Ottoman Heritage », article de Petrit Collaku paru le 21 mai 2010 dans Balkan Insight.
- « Restorers Wreak Havocon Kosovo’s Old Hamam », article de Shengjyl Osmani paru le 13 janvier 2011 dans Balkan Insight.
- « Municipality of Prishtina engages intolibel and violates the laws of the Republic of Kosovo », article publié le 01.08.2013 sur le site du Ministère de la Culture du Kosovo.
- Erroneous, An analysis of numerous and continuous faults in cultural heritage, un rapport de Ec Ma Ndyshe pour le Forum 2015.
- Regional programme for cultural and natural heritage in South-East Europe, texte officiel adopté par le Ministère de la Culture du Kosovo le 23 janvier 2009.
- Utopians Visions, Government failures in Kosovo's capital, document de travail de la Kosovar Stability Initiative et la European Stability Initiative, publié le 8 juin 2006.
- A future for Prishtina’s past, communication de la Kosovar Stability Initiative et la European Stability Initiative, publié en 2006.
- Conservation basis for the "Historic Centre" of Pristhinë/Pristina, étude sur les mesures de conservation publiée dans le cadre du projet commun de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe « Promotion of Cultural Diversity in Kosovo » en décembre 2012.

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