La patrimonialisation à l’échelle régionale : le Système Culturel du Yerba Maté, une référence partagée sud-américaine

L'intégration régionale est un processus dynamique et complexe en termes politique, social, culturel, juridique et économique, qui varie selon les pays qui en font partie. Celle-ci ne peut que s’inscrire sur le temps long, afin de pérenniser des échanges et des relations communes entre membres institutionnels et individuels, il est donc nécessaire d’identifier des éléments de cohésion et partagés entre tous. Ce sont souvent les pratiques et biens culturels qui sont mis en avant, en raison de leur antériorité aux enjeux politiques ou économiques contemporains, pour favoriser une meilleure compréhension et ainsi unir les membres.
Les biens culturels, matériels ou immatériels, articulent des processus, des modalités et des réalités sociales hétérogènes, qui fournissent un cadre conceptuel permettant de comprendre et de valoriser la mémoire collective et la diversité culturelle des communautés qui les vivent, en tant qu'unité qui englobe et dépasse les États. Ils sont un élément clé dans la construction d'une identité régionale partagée, symbolique et représentatif des caractéristiques uniques, sans la circonscrire à un pays seul, mais comme une marque régionale correspondant aux communautés qui font partie de cet univers social.
La patrimonialisation à l’échelle régionale est le processus par lequel les biens culturels sont reconnus selon les règles d’un bloc d'intégration régionale et associée à ses pays membres. Ses éléments reflètent les liens qui unissent ses membres par des racines plus profondes et plus fortes que les accords politiques, raison pour laquelle la discussion même au sein de ces organismes implique un travail de coordination et de coopération entre ses membres.

En 1996, l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay, membres pleins du Marché Commun du Sud ou MERCOSUR, ont signé le Protocole sur l'Intégration Culturelle du MERCOSUR, "Conscients que la culture constitue un élément fondamental des processus d'intégration et que la coopération et les échanges culturels génèrent des phénomènes et des réalités nouvelles ; Inspirés par le respect de la diversité des identités et l'enrichissement mutuel ; et Conscients que la dynamique culturelle est un facteur déterminant pour le renforcement des valeurs de la démocratie et de la coexistence dans les sociétés". Ce Protocole fut mis en place dès le début du Marché Commun du Sud, soit deux ans après son entrée en vigueur, preuve de l’importance de la dimension culturelle pour ces quatre pays. Des années plus tard, le Venezuela (membre plein mais désormais suspendu), la Bolivie (en processus d’adhésion), le Chili, la Colombie, l'Équateur, la Guyana, le Pérou et le Suriname ont rejoint le MERCOSUR en qualité d'États associés et rejoint aussi le Protocole.

En 2012, ces dynamiques autour de l’importance de la culture, comme moyen de renforcer la politique d’intégration de la région sud-américaine, se sont enrichies d’un nouvel outil juridique : la catégorie "Patrimoine Culturel du MERCOSUR" (ci-après "PCM"). Le PCM considère que "le patrimoine culturel contribue à la reconnaissance et à la valorisation de l'identité culturelle régionale ; que les biens culturels constituent des éléments de compréhension des références, principes et valeurs présents et partagés entre les pays de la région ; et que la reconnaissance d'un bien culturel au-delà des frontières d'un pays représente un facteur important d'intégration régionale". Pour qu'un bien, de nature matérielle, immatérielle ou mixte, soit reconnu comme PCM, il doit manifester des valeurs associées aux processus historiques liés aux mouvements d'autodétermination ou d'expression commune de la région, exprimer les efforts d'union entre les pays de la région, être lié à des références culturelles partagées ou constituer un facteur de promotion de l'intégration des pays membres. La reconnaissance du PCM promeut le dialogue, l'intégration et le développement régional, tendant à garantir de manière coopérative la préservation ou la sauvegarde du ces biens culturelles.

À ce jour, les biens régionaux qui composent la Liste du PCM sont : 1) Pont international Baron de Mauá (2013), 2) Payada/Paya (2015),3) Itinéraire des missions jésuites Guaraní, Moxos et Chiquitos (2015), 4) Bâtiment Mercosur-Montevideo, Uruguay (2016), 5) Chamamé (2017), 6) Cumbes, Quilombos et Palenques (2017), 7) Système Culturel du Yerba Maté (2018) et 8) Univers culturel guaraní (2018).

Les biens reconnus comme PCM sont labellisés par le Sello ou Marque « MERCOSUR Cultural ». Ce label, en plus de donner de la visibilité, a pour objectifs de promouvoir la culture traditionnelle de la région, la circulation des biens et services culturels, de renforcer la coordination des politiques culturelles, de gestion du patrimoine et de tourisme culturel , consolider les échanges techniques, artistiques et développer les études, les systèmes d'information et de statistiques.

 le Sello ou Marque « MERCOSUR Cultural » 

La reconnaissance du Système Culturel du Yerba Maté regroupe des éléments matériels et immatériels, tous associés aux modalités de consommation et aux techniques de production du yerba maté, qu’ils soient utilitaires ou esthétiques. En parallèle à cette reconnaissance, de nombreuses routes touristiques ont été créées, les festivités traditionnelles se sont fut réinvesties pour rendre hommage aux communautés et lieux concernés par ce Système culturel. Ici, les pays du MERCOSUR ont développé une approche patrimoniale intégrale. Le maté ne présente pas de distinctions majeures en termes de genre, d'âge ou de classe sociale, parce qu’il s’agit d’une pratique quotidienne généralisée et partagée par plus de 70 % de la population entre l'Argentine, le Paraguay, l'Uruguay et le sud du Brésil. De plus, le maté est la principale boisson que les émigrants conservent lorsqu'ils s'expatrient, et que les immigrants adoptent lorsqu'ils s’installent dans l'un de ces pays, emportant souvent la tradition avec eux lorsqu'ils rentrent. Son importance culturelle est énorme puisqu'elle sert de lien entre les amis, collègues et les familles : c’est un élément de communion et un symbole d'accueil. Par ailleurs, il y a une grande présence du yerba maté sur les marchés internationaux hors du MERCOSUR.

Le maté peut être bu chaud (amer ou sucré), froid (avec de la glace et du jus de fruit) ou cuit (en sachet), et on peut également ajouter du lait. Il a une haute valeur nutritionnelle telle que la vitamine A, il est aussi diurétique, laxatif et antioxydant. Étant donné sa forte teneur en caféine, l'infusion est très stimulante et tonique, utile pour rester éveillé et attentif. Il sert également à donner une sensation de chaleur ou de fraîcheur dans le corps, motifs pour lesquelles sa consumation se fait tout au long de l’année.

On nomme « ronda matera » quand on le boit en groupe de maté, au cours de ce moment les personnes partagent le même récipient et la même paille, en la faisant passer d'une personne à l'autre. Une seule personne est chargée de la préparation et du partage du maté, elle se nomme cebador/a, et c’est elle qui possède le thermos ou la bouilloire avec de l'eau ou du jus, celle qui remplit la cruche avant chaque tour. C'est ce rituel et ce partage qui distingue ce Système culturel des autres infusions, comme le thé ou le café, qui eux sont consommés dans des récipients individuels, par opposition au maté, qui est rempli plusieurs fois de suite jusqu'à épuisement de l'eau ou du jus qui se trouve dans le thermos ou la bouilloire.

De plus, la « ronda matera » est structurée par un certain nombre de codes sociaux : le maté avec de la mousse et à la bonne température est synonyme d'affection, mais avoir trop chaud est un signe d'hostilité , donner un maté lavé (très usagé et sans goût) est lié au rejet et s’il est froid, ça signifie mépris, si quelqu'un quitte le tour, on lui donne un dernier maté en guise d'adieu, et on offre un maté à quelqu'un qui vient de rejoindre en tant que geste de bienvenue. Si quelqu'un qui n'est pas cebador reçoit le maté par erreur comme s'il était le responsable, il l'embrasse et le passe au cebador ; celui qui dit merci, informe qu’il ne veut pas continuer à boire, et c’est pour cette raison qu’on ne remercie pas quand on reçoit un maté ; Il est interdit de déplacer la paille ou de changer son inclinaison ; et on dit que celui qui prend le dernier maté va se marier bientôt.

Le Système Culturel du Yerba Maté ne s’arrête pas à sa simple consommation mais inclut aussi la production du yerba maté, porongos et pailles. L’élaboration du yerba maté est faite de manière semi-mécanisée par des entreprises et des familles productrices, qui utilise différentes techniques de zapecado (séchage à chaud) et de broyage afin d’obtenir une variété des saveurs. La paille est un cylindre creux en métal ou en bambou, avec des perforations dans sa partie inférieure qui, lorsqu'il est immergé dans un récipient avec du yerba maté est utilisé comme paille et passoire. Le récipient qui contient la boisson s’appelle maté ou porongo, et il est fabriqué avec des courges séchées, bois, corne, céramique, métal, fruits évidés, et depuis peu en verre et en plastique colorées. Ils sont décorés avec des bordures, des fleurs ou des motifs gauchos, par exemple le guarda pampa, les boleadoras, et des autres références liés à la campagne.

 la « ronda matera » 

Comprendre la culture comme moteur de la prospérité mondiale, comme l'un des piliers du développement durable, et intégrer cette prémisse dans les programmes de développement économique et social est l'un des moyens les plus efficaces pour les blocs d'intégration régionale de construire une base solide et durable. Préserver et renforcer les démocraties locales pour une effectif promotion et protection des droits de l’homme, comme l’accès a la vie culturelle, sont des objectifs que peuvent bien se servir du PCM.

Le MERCOSUR est confronté à des difficultés notoires inhérentes à l’hétérogénéité entre ses parties en matière de population, de budget et de territoire, qui conduisent à une mise en place de politiques pas toujours harmonieuses en matière de tutelle patrimoniale et de diffusion culturelle, même si elles visent à promouvoir l'inclusion sociale et la participation citoyenne intra-régionale. La reconnaissance du PCM contribue à l'intégration socioculturelle et politique du MERCOSUR, en effet à partir d'un passé partagé, le présent se conjugue au commun et dépasse la logique politique et institutionnelle de chaque pays. L’intégration culturelle sert à construire une citoyenneté régionale, en proposant des points de rencontre efficaces et sensibles entre ses membres.

Ces questions sont transcendantes parce qu’on ne peut guère ignorer que le MERCOSUR est un bloc intergouvernemental très sensible aux fluctuations politiques de ses États membres, ce qui a pour conséquence des variations dans la coopération intra-régionale. Des efforts partagés sont essentiels d’une part de la Réunion des Ministres de la Culture et d’autre part du Secrétariat du MERCOSUR Culturel en tant qu'organisme intergouvernemental. En tout état de cause, les perspectives d'avenir laissent espérer une plus grande synergie qui se traduira par des améliorations concrètes en matière culturelle dans cette région.

La plante dont est issue cette fameuse boisson

 

Ce Regard sur a été écrit par Martina Shearer

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