Patrimoine sans frontières

Qu'est-ce qu'un "Regard sur" ?

Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Regard sur le tournant numérique de la valorisation patrimoniale

Ces dernières années, les nouvelles technologies ont été mises à profit dans les domaines de la valorisation, de l’interprétation et de la présentation des sites patrimoniaux. Elles permettent de montrer le patrimoine sous une forme virtuelle, soit directement en proposant des modèles numériques en trois dimensions, soit indirectement, en présentant les sites sous un format numérique quelconque, à des fins de médiation. Si certains ont d’abord décrié cette « transformation » du patrimoine en une forme numérique, l’arrivée de la pandémie COVID-19, et les changements qu’elle a engendrés dans nos habitudes de vie, a certainement remis en question une partie de ces critiques. L’utilisation de nouvelles technologies dans l’étude et la présentation du patrimoine culturel est loin d’être un phénomène nouveau. Pourtant, la crise sanitaire a accéléré la démocratisation de leur emploi : elle a incité les professionnels de la culture et du patrimoine à faire preuve de créativité pour proposer une offre culturelle « à distance ». Aux technologies compliquées et couteuses telles que la modélisation 3D, la réalité augmentée, la réalité virtuelle, les prises de vues aériennes via drones, se sont ajoutées des techniques plus abordables et accessibles, telles que les visites guidées virtuelles, les podcasts, les conférences en ligne, les vidéos diffusées en direct, les récits fragmentés sur les réseaux sociaux et de nombreuses autres idées. Ces évolutions, amplifiées dans le contexte de la crise sanitaire, annoncent-elles un changement radical dans notre manière d’interagir avec le patrimoine culturel ou, au contraire, ouvrent-elles la porte à des moyens complémentaires, voire à d’autres façons d’apprécier le patrimoine, en le rendant plus accessible et plus inclusif ?

Préserver le réel, montrer l’éphémère

La création de modèles numériques 3D à partir de sites historiques arrive dès la fin des années 1980, notamment lorsqu’une équipe anglaise modélise numériquement l’enceinte du temple dans les thermes romains de Bath. De là, le patrimoine 3D, ou « patrimoine virtuel », ouvre la voie au développement d’une nouvelle branche de la connaissance dans des domaines tels que l’archéologie, l’histoire de l’art et l’architecture. Cette méthode particulièrement sophistiquée pour l’époque, traite les données relevées sur le terrain pour enregistrer (ou représenter), les monuments historiques et artefacts de manière numérique. Au fil des années, elle s’étend à la numérisation de villages entiers, de villes, ou même de paysages culturels1. Au départ, ces modèles sont surtout utilisés à des fins de sauvegarde, de recherche et de documentation. Mais progressivement, ils sont aussi employés à des fins d’éducation, de médiation, de valorisation, ou d’expérimentation. Au début des années 2010, l’usage de cette technique se multiplie dans des projets scientifiques de sauvegarde de sites menacés de destruction. Assez rapidement, ces mêmes modèles produits sont présentés au grand public. En 2013, la startup française Iconem se spécialise dans la numérisation 3D des sites patrimoniaux et collabore avec l’UNESCO à des projets de numérisation de sites culturels « en péril » dans les zones de conflit en Syrie, en Irak et en Afghanistan. En 2016 notamment, la prise de vue par drone de près de 35 000 clichés du site de Palmyre en Syrie quelques jours après sa libération par l’armée Syrienne, permet la modélisation 3D de l’intégralité de la cité2. Par la suite, ces images ont été présentées lors d’expositions, au Grand Palais en 2017 pour l’exposition Sites éternels, et à l’Institut du Monde Arabe, en 2018-2019, pour Cités Millénaires, passant ainsi d’une fonction de documentation, à une fonction de sensibilisation auprès du public.

Si la transformation numérique donne la possibilité de documenter les sites menacés, elle permet également de faire voir (virtuellement) le patrimoine éphémère. En ce sens, une autre prouesse artistique et numérique marqua le début des années 2010. Le projet « Tour13 » à Paris avait permis à une centaine d’artistes issus du mouvement Street Art d’occuper pendant 7 mois un immeuble de logements sociaux devant être bientôt démolis. Pendant cette période, les intervenants ont déployé des œuvres sur l’ensemble des 4500m2 disponibles, de la cage d’escalier à la façade, en passant par la trentaine d’appartements répartis sur 9 niveaux. La Tour13 fût ouverte au public pendant 30 jours avant sa démolition. La deuxième partie du projet prévoyait de numériser l’ensemble de la tour à l’aide de caméras 360°, afin de la rendre accessible en ligne, via une visite virtuelle intégrale. Pendant plusieurs années, le site tourparis13.fr a présenté l’édifice dans ces moindres recoins, à toute personne dotée d’une connexion internet. Dès lors, les visiteurs n’ayant pas eu la chance de s’y rendre physiquement en novembre 2013 ont pu retrouver l’ensemble des œuvres en ligne, grâce à ce procédé de « réalité virtuelle » (RV) – rendu plus réel encore à ceux et celles équipés de casques RV. Aujourd’hui, le site internet a été supprimé. Bien qu’elle existe désormais sous forme numérique, cela permet à tout moment de la présenter à nouveau au public lors, par exemple, d’expositions réelles ou en ligne.

 Visite de la Tour 13  ©tourparis13.fr 

 

La démocratisation par le numérique

Ceci étant dit, la transformation numérique du patrimoine pose souvent des questions d’ordre technique et financier : jusqu’à peu, les procédés de numérisation étaient couteux et nécessitaient un savoir-faire technique avancé. Pourtant, depuis le début de la crise sanitaire, les professionnels de la culture et du patrimoine ayant été contraints de fermer leurs portes pour une durée indéterminée, ont fait preuve de beaucoup d’imagination pour maintenir le lien avec leur public. Nombreux sont ceux qui ont démontré une adaptabilité, en utilisant des techniques relativement simples et gratuites. Par exemple, dès les premiers mois de la crise, les visites guidées de Central Park New York se sont transformées en « marches hebdomadaires » virtuelles, en direct, à l’heure du déjeuner new-yorkais – elles sont aujourd’hui intégralement disponibles sur la chaine YouTube du parc3. Parmi les vidéos proposées sur cette même chaine, on y trouve des vidéos courtes, appelées « méditation du lundi », qui consistent à filmer une vue du parc en caméra fixe afin d’inviter les internautes à la contemplation. Il est certain qu’une des rares bonnes nouvelles pendant cette crise sanitaire est, qu’en 2020, les outils numériques inventifs ne manquent pas. À titre d’exemple, l’application Echoes (téléchargeable gratuitement) permet de créer des « visites sonores » géo-localisées – des sortes d’audio-guides 2.0 qui baladent tout un chacun, dans tout type d’endroits, sur un fond sonore narratif ou expérimental. Plusieurs organisations patrimoniales et culturelles, ainsi que certains amateurs, s’en sont déjà servis pour créer des circuits ludiques, en intérieur comme en extérieur. D’une façon générale, de nombreuses organisations ont tiré profit des plateformes d’hébergement audio et vidéo pour créer leur propre contenu, et des réseaux sociaux pour dérouler des histoires ou mener des campagnes de sensibilisation. En cette période où les lieux culturels sont fermés, en raison de la situation sanitaire, le simple fait de proposer du contenu instructif, interactif et/ou artistique sur les réseaux sociaux, peut déjà être considéré comme une transformation numérique.

Quelle que soit l’idée derrière la création d’offres patrimoniales virtuelles, ces différentes initiatives ont un point commun : elles offrent la possibilité de mettre le patrimoine culturel à la portée d’un plus grand nombre. De la même façon, ces formats variés permettent de « transformer » le patrimoine, de le rendre plus « participatif » – voire interactif –, et surtout, de s’adapter à un grand nombre de handicaps tels que la mobilité réduite, les déficiences visuelles, la surdité, ou certains troubles mentaux.

 Page TikTok du Black Country Museum ©Black Country Museum/TikTok 

Et après ?

Le phénomène de transformation numérique du patrimoine – accentué par le contexte de la crise sanitaire – peut-il changer radicalement notre manière de percevoir, de visiter, et d’expérimenter le patrimoine culturel ? Est-il possible d’imaginer que l’offre virtuelle va progressivement remplacer les visites physiques des sites patrimoniaux ? Dans un cas comme dans l’autre, il serait un peu réducteur d’envisager une réponse binaire, en pensant que le « virtuel » se substituerait au « réel » de façon définitive, à la manière d’un bon scénario de film de science fiction. Si l’on prend l’exemple de la célèbre grotte de Lascaux, découverte en 1940 puis fermée au public dès 1963 à des fins de préservation du site, on comprend qu’il existe différentes façons de mettre à disposition et de valoriser le patrimoine culturel (et ce, bien avant l’arrivée du numérique). De la même manière que la crise sanitaire nous empêche aujourd’hui de visiter un grand nombre de sites habituellement accessibles, depuis près de 60 ans, l’impossibilité de visiter la grotte originale de Lascaux a obligé à trouver d’autres solutions techniques. Ainsi, vingt ans après sa fermeture, « Lascaux II » – le fac-similé et fidèle reproduction de plus de 40% de la grotte – a été ouvert au public sur la même colline que la grotte originale. En 2012, un nouveau projet est allé plus loin en créant « Lascaux III », une exposition itinérante internationale, qui a permis à ceux et celles n’ayant pas la possibilité de se rendre sur le site français, de le visiter à distance. Grâce à la création d’un modèle numérique de la grotte plus performant au début des années 2010, en 2016, « Lascaux IV » voit le jour. Ce dernier projet présente la reproduction intégrale de la grotte dans un bâtiment d’architecture moderne qui inclut un Centre international de l'art pariétal. En outre, pendant les périodes de confinement liées à la crise sanitaire, l’équipe en charge du site a organisé des visites virtuelles live de « Lascaux IV ». Ce faisant, ils ont donné au public la possibilité d’explorer la transformation numérique d’un fac-similé – ne cessant de s’adapter et d’innover en matière de présentation et de sensibilisation du site.

Ceci nous amène à nous poser une autre question : puisque la transformation numérique du patrimoine propose des alternatives, pourrait-elle être utilisée afin d’atténuer les conséquences négatives de mauvaises habitudes contemporaines ? Avant le début de la crise de la COVID-19, le tourisme international était en augmentation permanente (1,5 milliard d’arrivées de touristes internationaux à l’échelle mondiale en 2019, en hausse de 4 % par rapport à l’année précédente4). Sans surprise, ce tourisme de masse a des conséquences graves et irréversibles sur la préservation des sites de patrimoine. Pour ne citer qu’un exemple, le temple d’Angkor Vat au Cambodge – visité  près de 804 760 fois en 20125 puis par plus de 3 millions de touristes nationaux et internationaux ces trois dernières années –, est aujourd’hui principalement menacé par ce nombre croissant6. Bien que les voyages internationaux soient pour le moment « en pause » (l’Organisation Mondiale du Tourisme prévoit un déclin de près de 75% des arrivées de touristes internationaux sur l’ensemble de l’année 20207), il est fort probable que ceux-ci reprennent de plus belle à la fin de la crise. Aussi, pour des raisons semblables de préservation et de protection des sites, pourrions-nous imaginer une visite virtuelle de sites majeurs tels qu’Angkor, afin de permettre son désengorgement touristique sur le long terme ? Si l’on demandait au public de choisir entre visiter virtuellement le site archéologique en étant seul au milieu des ruines – voire accompagné de personnages d’époque – ou de visiter le site original entouré de milliers de touristes, pouvons-nous penser que chaque membre du public ferait le même choix ? Et ne serait-il pas même possible pour certains d’envisager de combiner, en faisant plusieurs visites (réelles et virtuelles) afin de profiter d’une expérience maximale ? En ce sens, la transformation numérique du patrimoine n’offrirait pas une « solution de rechange » aux visites traditionnelles, mais serait avant tout un moyen complémentaire d’appréhender la culture et le patrimoine. Enfin, pour les sites géographiquement accessible (et ne souffrant pas de problèmes d’engorgement), ces offres numériques peuvent également solliciter un intérêt nouveau chez certains membres du public – notamment auprès des jeunes via les réseaux sociaux8 –, ce qui peut les encourager à se rendre ultérieurement sur les sites.

La transformation numérique pourrait donc mener vers un accès au patrimoine plus facile et plus accessible, pouvant susciter un intérêt plus large, et donnant plus de moyens dans les champs de la préservation, de la protection, de la valorisation du patrimoine culturel. Mais cela, à certaines conditions. La crise de la COVID-19 a aussi mis en lumière les inégalités liées à la précarité numérique, à savoir, de l’accès à un terminal (ordinateur, smartphone, tablette) et à une connexion internet. C’est pourquoi, il est fondamental que ces évolutions technologiques aillent de pair avec la question de l’accès au numérique, ainsi que celle de l’accessibilité des contenus qui sont présentés. Il est important en effet de rappeler que l’accessibilité ne repose pas seulement sur la possibilité d’avoir accès au contenu, mais surtout, sur la faculté de le comprendre, de l’apprécier, de se l’approprier et de s’y identifier. Dès lors, si le patrimoine numérisé peut potentiellement parvenir à un plus grand nombre, il faut qu’il ait la faculté de s’adapter à ces publics variés, en diversifiant ses formats et ses offres, et en utilisant des plateformes de diffusion.

 

Visite virtuelle grâce à un casque RV de l'église de Mossoul suite à sa numérisation par ICONEM ©ICONEM

 

Ce Regard sur a été écrit par Marie Le Devehat.

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1 Koller, D., Frischer, B., and Humphreys, G. 2009. Research challenges for digital archives of 3D cultural heritage models. ACM J. Comput. Cult. Herit. 2, 3, Article 7 (December 2009).
2 https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/iconem-la-start-up-qui-numerise-les-perles-du-patrimoine-mondial_1909267.html
3 https://www.youtube.com/playlist?list=PLrrgR8bmFYFUHgMsjXCyqFcsDu0LNgEca
4 https://www.unwto.org/fr/le-tourisme-mondial-consolide-sa-croissance-en-2019
5 https://www.travelandleisure.com/attractions/worlds-most-visited-ancient-ruins?slide=2025270#2025270
6 http://whc.unesco.org/sustainabletourismtoolkit/fr/guide-2-–-étude-de-cas-angkor-et-le-plan-stratégique-de-développement-du-tourisme-2012-2020
7 https://www.unwto.org/impact-assessment-of-the-covid-19-outbreak-on-international-tourism8 À ce sujet, il est intéressant de regarder la campagne de sensibilisation et de médiation menée par le musée du Black Country Living (Royaume Uni) sur le réseau social TikTok, et l’engouement qu’elle a réussi à créer auprès des jeunes générations.

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