Regard sur Bamiyan, les Bouddhas assassinés

Au cœur de l’Afghanistan, entre les hautes montagnes de l’Hindou Kouch, s’étend la vallée de Bamiyan, célèbre pour ses statues de Bouddhas géants et pour la multitude de grottes qui les entourent. À l’époque des routes de la soie, Bamiyan était une étape importante, tant religieuse que commerciale. S’y sont mêlées les influences grecques et bouddhiques, formant ce qu’on appelle l’art du Gandhara, caractéristique de l’Orient hellénisé.
Il y a vingt ans, en mars 2001, les Taliban dynamitaient les statues des Bouddhas géants, au motif qu’il fallait détruire les idoles et les représentations humaines. Aujourd’hui, les deux trous béants dans la falaise de Bamiyan, semblables à des sarcophages vides, témoignent de la violence humaine et ne manquent pas de produire une forte impression à ceux qui les contemplent, de loin ou de près.
Ce regard sur Bamiyan présentera la vallée et les vestiges archéologiques avant 2001, les destructions des Taliban et les perspectives qui se présentent aujourd’hui pour l’avenir du site.

À quoi ressemblaient les Bouddhas de Bamiyan ?

Constituant un site exceptionnel, au cœur d’une vallée peu accessible du centre de l’Afghanistan, à plus de 2500 mètres d’altitude, deux Bouddhas géants étaient sculptés dans la falaise. Tout autour, des centaines de grottes, naturelles ou sculptées par les moines bouddhistes, étaient ornées de fresques datant du Vème au IXème siècle. Les vestiges archéologiques de la vallée de Bamiyan portent la trace du croisement des influences hellénistique, romaine, bouddhique, indienne et iranienne. Une vallée voisine, la vallée de Kakrak, abritait une petite statue de Bouddha de 10 mètres de haut.

 Le grand Bouddha ©Fars News Agency/Wikimedia 

Quelques témoignages de voyageurs nous donnent une idée de ce qu’était le site de Bamiyan avant sa destruction en 2001. En 632, le pèlerin bouddhiste chinois Huan Tsang (Xuanzang) visita la vallée lors de son voyage vers l’Inde. Il décrivit « le teint d’or éclatant et les ornements précieux resplendissants » du grand Bouddha et précisa que le petit Bouddha était recouvert de cuivre ou de métal brillant. Il mentionna également un immense Bouddha couché que les archéologues cherchent toujours1. À l’époque de Huan Tsang, Bamiyan était un important centre bouddhique. Puis, les habitants de la région se convertirent progressivement à l’Islam après la conquête de la vallée au IXème siècle. En 1221, la ville fut détruite par les armées mongoles de Gengis Khan.

Les voyageurs occidentaux découvrirent Bamiyan au XIXème siècle. L’Afghanistan était alors pris en étau entre les rivalités impériales de la Russie et du Royaume-Uni. Le pays fut traversé par de multiples voyageurs, militaires, espions et trafiquants de toutes sortes. À partir des années 1930, l’Afghanistan s’ouvrit aux touristes et Bamiyan devint une destination phare jusqu’à la fin des années 1970. En 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’exploratrice suisse Ella Maillart et son amie Annemarie Schwarzenbach partirent pour l’Afghanistan et visitèrent Bamiyan. Ella Maillart raconta ce périple dans La voie cruelle et Annemarie Schwarzenbach prit une grande quantité de photographies, qui constituent une source importante sur des sites aujourd’hui disparus.

Le grand Bouddha mesurait 55 mètres de haut, et le petit Bouddha, 38 mètres. Leur visage avait disparu au-dessus des lèvres, et il est possible que les statues aient porté des masques en bois. Des passages entre les grottes et autour des Bouddhas avaient été aménagés. Les habitants de la vallée utilisaient les grottes comme entrepôts et parfois comme habitations. La niche au-dessus du grand Bouddha permettait aux visiteurs d’admirer la vallée et les pics de la chaîne du Koh-i Baba qui culmine à 5000 mètres d’altitude.

« Baigné de cette atmosphère de souriant repos, le paysage est ce qu’il y a de plus bienfaisant à Bamiyan. C’est probablement la raison pour laquelle des bouddhistes vinrent ici établir des monastères au début de notre ère »2.

Bamiyan fut un site privilégié de la recherche archéologique française, dès 1922, quand un accord fut conclu avec le roi d’Afghanistan pour la création de la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA).

 Dans la vallée de Bamiyan en 1939 ©Annemarie Schwarzenbach/Wikimedia 

La destruction : que s’est-il passé ? comment ? pourquoi ?

En 1979, quand l’URSS envahit l’Afghanistan, la région de Bamiyan et celle du Hazarajat ne furent pas au cœur des combats entre soviétiques et moudjahidines. Quand le régime communiste prit fin en 1992, le Hazarajat acquit une certaine indépendance vis-à-vis de Kaboul. La région, peuplée de Hazaras de confession chiite, se distinguait de la population du pays, majoritairement pachtoune et sunnite. Les statues monumentales de Bamiyan devinrent alors le symbole de l’identité hazara.

Kaboul fut prise par les Taliban en septembre 1996, et Bamiyan en 1998. Ce fut à ce moment-là que des chefs taliban locaux commencèrent à détruire les statues. Début 1999, la tête du petit Bouddha fut dynamitée. Des traces d’obus sur la statue, visibles sur les photographies prises à cette époque, révèlent que le petit Bouddha fut utilisé comme cible pour l’entraînement de tir. Cependant, en 1999, le Ministre des Cultes taliban signa un décret destiné à protéger les antiquités afghanes. Le 14 février 2001, l’opposition hazara réussit à reprendre Bamiyan, mais reperdit la ville quelques jours plus tard. Ensuite, tout alla très vite. Le 26 février 2001, le chef des Taliban, le mollah Omar, déclara que les Bouddhas et tous les monuments non-islamiques devaient être détruits. Cette déclaration entraîna des réactions indignées de la part de la communauté internationale et la mobilisation de nombreuses personnalités politiques, médiatiques et intellectuelles. L’UNESCO envoya Pierre Lafrance, ancien ambassadeur, tenter de négocier avec les Taliban pour protéger les statues à tout prix, en proposant même de les déplacer.

À partir du 1er mars 2001, le grand Bouddha fut visé par des roquettes. Le 9 mars, le petit Bouddha fut dynamité. La destruction du petit Bouddha fut filmée par Al-Jazeera et CNN. Finalement, le 26 mars 2001, les journalistes étrangers résidant à Kaboul furent invités à constater les destructions. Les Nations Unies, les personnalités politiques et médiatiques condamnèrent l’iconoclasme des Taliban, associé à l’idéologie islamiste. Les Taliban, quant à eux, expliquèrent qu’ils avaient été choqués par le fait que l’attention internationale s’était portée sur des monuments, et pas sur la population afghane appauvrie par des années de conflit. Quelques temps après, nous apprenons que les Talibans forcèrent leurs prisonniers et les habitants de Bamiyan à placer eux-mêmes les charges explosives sur la statue du petit Bouddha, ces quelques témoignages de Hazaras ont été publiés dans la presse, mais ils restent peu entendus3.

 Le grand Bouddha, avant/après 2001 ©AP/AFP 

Et aujourd’hui ?

Le patrimoine de Bamiyan est depuis l’époque moderne pris en otage en raison de sa charge symbolique, de son caractère exceptionnel et des multiples revendications. La vallée de Bamiyan et ses vestiges archéologiques furent inscrits sur la liste du Patrimoine en péril de l’UNESCO en 2003. Depuis, l’hypothèse de la reconstruction des Bouddhas est évoquée régulièrement, mais aucun projet n’a abouti pour l’instant. Beaucoup de questions techniques, financières, politiques, juridiques et symboliques sont posées. Faut-il effacer l’acte des Taliban, nier leur passage à Bamiyan, en reconstruisant – à l’identique ou non – les statues dynamitées ? Faut-il plutôt garder la mémoire de la tragédie et poser Bamiyan en symbole des attaques contre le patrimoine ? Vingt ans après, les projets de reconstruction semblent loin de se réaliser.

La priorité est donnée au patrimoine qui n’a pas été détruit, mais qui souffre toujours des années de conflit. Le musée de Kaboul, qui a été fortement endommagé, pillé et vandalisé pendant la guerre civile, nécessite beaucoup d’attention. De même, la protection des nombreux sites archéologiques du pays, qui n’ont pas tous été fouillés mais dont la plupart ont été pillés, interpelle de manière cruciale. À Bamiyan, des travaux ont été entrepris pour consolider la falaise affaiblie par la déflagration, pour protéger les fresques restantes et pour ramasser et inventorier les multiples fragments de statues qui jonchaient le sol.

Vallée de Bamiyan ©Graciela Gonzalez Brigas/UNESCO

Les fouilles archéologiques, qui s’étaient interrompues durant les années de conflit, ont repris en 2002. En 2007, plusieurs missions intervenaient à Bamiyan : la mission Zemaryalaï Tarzi, subventionnée par le Ministère français des affaires étrangères en partenariat avec la National Geographic Society ; la mission japonaise du National Research Institute of Cultural Properties, supervisée par l’UNESCO (« Safeguarding of the Bamiyan Site ») ; et des missions mixtes de l’ICOMOS et de l’UNESCO.

Les recherches archéologiques se poursuivent à Bamiyan, en parallèle des opérations de sauvegarde de ce qui n’a pas été détruit, de sécurisation de la falaise, et de déminage. Huit gardiens ont été recrutés pour protéger le site du pillage et du vandalisme. Les missions internationales qui interviennent à Bamiyan en partenariat avec l’État afghan affirment vouloir prendre en compte la vallée dans son ensemble, c’est-à-dire ses monuments, mais aussi ses habitants, leurs ressources agricoles, et leur accès à des services de santé et d’éducation.

En 2011, des discussions avaient été engagées pour retirer Bamiyan de la liste du patrimoine mondial en péril. À ce jour, Bamiyan est toujours inscrit sur cette liste.

Ce Regard sur a été écrit par Pauline Verger.

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1 Xuanzang. Rapport du voyage en Occident à l'époque des Grands Tang.
2 Ella Maillart, La voie cruelle. Deux femmes, une Ford vers l’Afghanistan.
3 Behzad, Nasir and Qarizadah, Daud. "The Man Who Helped Blow Up the Bamiyan Buddhas", BBC Afghan, 12.03.2015, https://www.bbc.co.uk/news/world-asia-31813681

  • Vallée de Bamiyan

    Vallée de Bamiyan

    ©Christophe Cerisier/Getty Image
  • Vue depuis la tête du grand Bouddha (2005)

    Vue depuis la tête du grand Bouddha (2005)

    ©Graciela Gonzalez Brigas/UNESCO

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