Regard sur le patrimoine archéologique afghan

L’Afghanistan, terre d’empires, carrefour de civilisations, étape des routes de la soie, est enclavé au cœur de l’Asie entre l’Iran, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, la Chine et le Pakistan. Cet emplacement stratégique explique pourquoi on y retrouve les traces millénaires de grands conquérants tels qu’Alexandre le Grand, Gengis Khan, Tamerlan et Babour, mais aussi l’explorateur Ibn Battûta et les pèlerins bouddhistes chinois. Les recherches archéologiques en Afghanistan, qui avaient officiellement débuté en 1922, ont été stoppées par « la catastrophe de la guerre » 1. Depuis, elles ont repris mais demeurent constamment menacées, à l’image du patrimoine afghan.

Quand les voyageurs occidentaux découvraient l’Afghanistan et ses patrimoines

Aujourd’hui plus connu des médias pour ses champs d’opium et de mines que pour ses monuments millénaires, l’Afghanistan a longtemps fasciné les explorateurs occidentaux. Au début du XIXème siècle, quand les premiers voyageurs s’y sont aventurés, le pays jouait le rôle d’État tampon entre les Indes britanniques et l’empire russe. Il ne fut cependant jamais directement colonisé et demeura une sorte de terra incognita, une terre inconnue de ceux qui lui étaient étrangers. Les premiers témoignages furent écrits par des militaires, parfois aventuriers, parfois espions, tels que les frères Yate, Charles Masson et Alexander Burnes. Ils écrivaient et voyageaient selon les conceptions et les préjugés de leur temps, cherchant avant tout à suivre les pas d’Alexandre le Grand dans sa marche vers l’Orient.

 Carte de l'Afghanistan 

L’Afghanistan fut ensuite parcouru par quelques-uns des plus grands écrivains-voyageurs du XXème siècle, l’historien anglais Robert Byron (The Road to Oxiana, 1937), l’exploratrice suisse Ella Maillart (La voie cruelle, 1939) et le romancier français Joseph Kessel (Les cavaliers, 1967), qui ne manquèrent pas de décrire la splendeur des paysages et des sites visités.

La Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA)

Les voyageurs du XIXème siècle avaient bien fait quelques fouilles rapides, exploré des tombeaux et trouvé des milliers de pièces antiques, mais les recherches archéologiques en Afghanistan ne commencèrent vraiment qu’au XXème siècle grâce aux travaux de la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA). Créée en 1922 à la demande du roi Amanullah Shah, la DAFA fut d’abord dirigée par Alfred Foucher, spécialiste de l’art gréco-bouddhique, aussi appelé art du Gandhara. Il fouilla infructueusement la région frontalière de Balkh, au nord de l’Afghanistan, pour trouver l’antique Bactres, la cité où parla Zarathoustra et où Alexandre le Grand épousa la belle Roxane. Cette ville mythique fut retrouvée, par hasard, en… 20022 . Sous la direction d’Alfred Foucher, puis de Joseph Hackin, des campagnes de fouilles furent ensuite menées à Begrâm (Alexandrie du Caucase, ou Kapisa), au nord de Kaboul, où fut découverte une fabuleuse collection d’ivoires indiens et de laques chinoises connue sous le nom de Trésor de Begrâm. Aujourd’hui, Begrâm est surtout connu pour être la principale base aérienne de l’armée américaine en Afghanistan.

D’autres fouilles furent menées dans les monastères bouddhiques de Hadda, à l’est du pays, mais aussi à Bamiyan et dans les environs de Kaboul. Comme l’expliquait Daniel Schlumberger, directeur de la DAFA, en 1964 :

« Le passé de l’Afghanistan, du point de vue de l’histoire de la civilisation, se présente comme un diptyque. L’un des volets de ce diptyque, le volet antique, est hellénique ; l’autre volet, le volet médiéval, et moderne, est islamique. […] On pense en grec, on écrit en grec à Kandahar, au troisième siècle avant J.-C., exactement comme on ferait à Athènes ou à Milet »3.

 La ville basse d’Aï Khanoum, dans les années 1960-1970 ©pinimg.com 

Les fouilles archéologiques durent s’interrompre pendant la Seconde guerre mondiale et reprirent en 1945. Depuis 1922, les archéologues français se concentraient sur les traces grecques en Afghanistan. Si, à cette époque-là, ils ne trouvèrent pas Bactres, ils découvrirent le site d’Aï-Khanoum, « Dame-Lune » en ouzbek, probablement Alexandrie de l’Oxus (ancien nom du fleuve Amou-Daria qui marque la frontière actuelle avec le Tadjikistan). De 1965 à 1979, date de l’invasion soviétique qui mit fin aux fouilles archéologiques, les archéologues mirent au jour « ce centre agricole et de commerce qui a subi l’influence de la Mésopotamie, de la Perse achéménide et des cultures d’Asie centrale »4.

En 1922, les archéologues français avaient obtenu le droit exclusif de prospecter et de fouiller le patrimoine archéologique afghan, mais à partir des années 1950, des missions étrangères venues d’Angleterre, d’Inde, d’Italie, du Japon, des États-Unis et de l’Union soviétique purent se développer. Par ailleurs, la première mission archéologique afghane ouvrit en 1966 à Hadda, sous la direction de Shaïbaï Mostamandi et de Zemaryalaï Tarzi ; et en 1967 fut créé l’Institut afghan d’archéologie. La dernière grande découverte archéologique fut faite par la mission soviéto-afghane durant l’hiver 1978-1979 dans les tombes de Tillya Tépé, mais elle dut s’interrompre et les tombes non fouillées furent pillées.

La DAFA fut fermée en 1982, la France n’ayant pas reconnu le gouvernement prosoviétique afghan. La bibliothèque de la DAFA, d’abord déménagée secrètement à l’ambassade de France, resta bloquée dix ans à l’aéroport de Kaboul5. En 1993, le musée de Kaboul fut pillé, puis en grande partie détruit en 1994. Il fallut attendre 2002 pour que la DAFA puisse rouvrir. Dès 2003, les fouilles reprirent, dans des conditions sécuritaires difficiles.

Diversité des menaces pesant sur les sites culturels afghans

Le Comité international du Bouclier bleu, qui travaille à la protection du patrimoine en temps de crise, a établi une liste des menaces qui pèsent sur les sites, les monuments et les collections. Ces menaces relèvent de deux catégories : les dommages collatéraux – le manque de conscience militaire et le pillage – et les destructions volontaires, pour des raisons politiques ou idéologiques. Les destructions du patrimoine afghan relèvent de toutes ces catégories. Tous les sites patrimoniaux ont subi les effets des années de conflit, certains plus que d’autres. Les images du dynamitage des Bouddhas de Bamiyan, en mars 2001, en sont les plus connues.

Mais un autre dynamitage spectaculaire, moins connu, avait détruit en 1885 le Mussella d’Hérât, vaste complexe architectural construit par la reine Goharshad au XVème siècle, à l’époque où Hérât, grande ville de l’ouest de l’Afghanistan actuel, était la capitale de l’empire timouride. Le Mussella comportait la mosquée de Goharshad, son mausolée et une madrasa6. De la mosquée, qui comptait une vingtaine de minarets au temps de sa splendeur, il ne reste plus aujourd’hui que cinq minarets hauts de 55 mètres. Au XIXème siècle, à l’époque de la rivalité entre les Russes et les Anglais, Hérât était pour les Anglais un point stratégique, défendant la route de Kandahar, de Kaboul et donc des Indes britanniques. Convaincus à tort que les Russes allaient attaquer Hérât, les Anglais ordonnèrent la démolition de tous les bâtiments susceptibles de fournir un abri ou un point d’observation aux Russes. Après la destruction du Mussella, il resta neuf minarets. Trois autres tombèrent durant des tremblements de terre en 1928, 1931 et 1951. Un dernier fut détruit par l’artillerie soviétique en 1984.

 Annemarie Schwarzenbach, Les minarets d’Hérât, 1939. ©Helveticarchives 

Les actes de destruction politiques et idéologiques à Bamiyan ont éclipsé les nombreuses autres menaces qui pèsent sur le patrimoine afghan. De nombreux monuments et musées ont souffert des dommages collatéraux de la guerre, tels le Musée national d’Afghanistan et l’Institut afghan d’archéologie, situés – comble de malchance – en face du ministère de la Défense à Darulaman, à huit kilomètres au sud-ouest de Kaboul, et qui furent souvent pris pour cibles.

En 1993, l’archéologue afghan Zafar Païman déplorait ces destructions :

« Tous les sites archéologiques de l’Afghanistan, témoins irremplaçables de l’histoire de la beauté et de la grandeur des civilisations qui se sont succédé et dont nous sommes issus, dans lesquels se trouvent nos racines, sont sur le point de disparaître à jamais »7.

Mais, comme le rappelait l’ancien directeur de la DAFA Roland Besenval, ce qui menace surtout le patrimoine afghan, c’est le pillage, un pillage organisé et à grande échelle. 70% des collections du musée national d’Afghanistan (Musée de Kaboul) furent pillées à partir de 1993, durant la guerre civile. Lorsque les pillages ont lieu avant le début des fouilles archéologiques, en plus d’être dramatique pour la connaissance scientifique et patrimoniale, cela l’est encore plus, car les archéologues et les historiens n’ont aucun moyen de savoir ce qui a été trouvé puis vendu au marché des antiquités de Peshawar, au Pakistan voisin. Même quand ils recouvrent les œuvres d’art grâce aux saisies douanières, leur provenance exacte demeure le plus souvent inconnue. Le pillage est immédiatement visible à la surface des sites criblée par les trous de prospection. Le paysage presque lunaire des sites dévastés est aujourd’hui tristement familier.

Un site pillé, photo satellite disponible sur le site de l’Ambassade de France en Afghanistan 

À ce jour, l’Afghanistan compte deux sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial, le minaret et les vestiges archéologiques de Djam (2002) et le paysage culturel et les vestiges archéologiques de la vallée de Bamiyan (2003). Les deux sites sont également inscrits sur la liste du patrimoine en péril. Quatre sites sont inscrits sur la liste indicative, qui inventorie les biens que l’Afghanistan a l’intention de proposer pour inscription : Hérât, Balkh (ancienne Bactres), Band-E-Amir (ensemble de lacs) et Bagh-E-Babur (jardins islamiques à Kaboul).

Ce Regard sur a été écrit par Pauline Verger.

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1 L’expression est utilisée par Abdul Wasey Feroozi, directeur de l’Institut national afghan d’archéologie, dans une conférence donnée en 2004 à San Francisco.
2 https://www.lemonde.fr/archives/article/2002/06/26/bactres-la-cite-d-alexandre-le-grand-redecouverte-en-afghanistan_282379_1819218.html
3 « L'hellénisme en Afghanistan » Daniel Schlumberger, Mathilde Gelin (éd.), L'Occident à la rencontre de l'Orient, Presses de l'IFPO, 2010.
4 Afghanistan. Monuments millénaires. Bernard Dupaigne, Editions Imprimerie nationale, 2007.
5 Roland Besenval, « Les années noires du patrimoine archéologique d’Afghanistan (1980-2001) », Cahiers d’Asie centrale, 21/22 | 2013, 69-91.
6 École coranique
7 Cité page 40 dans Bernard Dupaigne, Désastres afghans. Carnets de route 1963-2014.

  • Le minaret de Djam

    Le minaret de Djam

    ©Mario Santana Quintero/UNESCO
  • Les ruines de l’Institut afghan d’archéologie

    Les ruines de l’Institut afghan d’archéologie

    ©Roland Besenval
  • Vallée de Bamiyan, avec les niches vides des Bouddhas dans la falaise

    Vallée de Bamiyan, avec les niches vides des Bouddhas dans la falaise

    ©Graciela Gonzalez Brigas/UNESCO/2005

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