Regard sur la mosquée Missiri : mémoire d’une histoire méconnue

La ville de Fréjus située dans le Var compte de nombreux sites et édifices dont quinze sont classés et quatorze sont inscrits au titre des monuments historiques. Reconnue pour son riche patrimoine romain avec son amphithéâtre, son aqueduc, ses vestiges de remparts, ou encore son théâtre. Mais un autre patrimoine architectural mérite le détour, celui moins connu, lié à la vaste histoire coloniale dont les traces s’effacent plus rapidement que les briques romaines sur le territoire de Fréjus.

Part d’un vaste camp de formation et d’entraînement des troupes françaises, la ville de Fréjus a accueilli pendant la guerre de 1914-1918, les troupes coloniales dont l’Armée Noire (les tirailleurs sénégalais1), les tirailleurs indochinois et les tirailleurs malgaches. En 1915 y sont créés les « Camps du Sud-Est » sous l’impulsion du Général Gallieni. Ceux-ci servent notamment comme site de transition pour ces soldats, en leur permettant de s’acclimater avant leur départ pour le front. La vie des régiments s’organise rapidement avec les installations de campements et l’édification des bâtiments nécessaires tout autant à l’encadrement qu’aux soins à apporter aux soldats : six hôpitaux militaires sont alors construits.

 Tirailleurs sénégalais en marche ©Musée des Troupes de Marine de Fréjus 

La présence de ces troupes coloniales jusque dans les années 1960, ont laissé de nombreux bâtiments et monuments, mémoire de cette histoire. On pense notamment à la pagode Hông Hiên Tu, lieu de culte bouddhique, qui fut construit en 1917 à la demande des tirailleurs indochinois et inaugurée en 1919. D’architecture traditionnelle du bouddhisme vietnamien, elle est, encore aujourd’hui, en activité.

En 1928, suivant cet exemple, les tirailleurs sénégalais font la demande d’un bâtiment où se retrouver, d’un foyer pour combattre le mal du pays. Soutenu par le capitaine Abdel Kader Mademba Sy (tirailleur sénégalais, premier chef de bataillon noir de l’armée française) et du colonel Lame, les tirailleurs sénégalais construisent alors ce qu’on appellera la mosquée Missiri ou le Missiri.

 le Missiri ©Jean-René Augé-Napoli 

Le Missiri, inauguré en 1930, construit dans le camp Caïs en périphérie nord de Fréjus, accueillera les tirailleurs sénégalais à partir de 1916-1917 (le Caïs est le centre de commandement d’un territoire allant jusqu’à Bagnols en Forêt au nord, l’Esterel à l’est, la mer au sud, et Puget sur Argens à l’Ouest). Il ne servit jamais de lieu de culte, contrairement à la pagode Hông Hiên Tu, mais uniquement de foyers pour les tirailleurs sénégalais des camps sud-est. Il ne possède d’ailleurs pas, les éléments architecturaux caractéristiques des mosquées, ni salle de prière, ni Mihrab, ni minaret ou encore points d’eau.

Le Missiri n’est pas seul, lors de son édification sont associées deux « cases » et deux termitières de béton armé. L’ensemble avait pour but de reconstituer un environnement familier à des troupes fraichement arrivées en métropole. D’après les mots du capitaine Abdel Kader Mademba Sy : « Donner au tirailleur noir l’illusion, la plus fidèle possible, de la matérialisation d’un cadre analogue à celui qu’il a quitté (…) le placer, en quelque sorte, dans une ambiance natale ». Les tirailleurs sénégalais représentaient alors une population de 32 000 personnes à Fréjus.

 Termitières ©Jean-René Augé-Napoli 

Son nom de « Mosquée Missiri » provient effectivement plus de son inspiration architecturale que de sa fonction réelle. Missiri en bambara, une des langues nationales du Mali, signifie mosquée. Et le bâtiment de Fréjus est construit en imitant et reproduisant le style architectural de la mosquée de Djenné située au Mali. Style architectural qui correspond à des constructions en banco (briques d’amalgame terre crue et éléments végétaux) avec des murs renforcés par des piliers et percés de poutres en bois : les terrons permettant la pose d’enduit, et l’entretien annuel de la façade.

Le Missiri est alors considéré comme étant une petite réplique de la mosquée de Djenné, de plan carré et symétrique. Il est la première construction en béton armé du département varois et peint de couleur ocre pour imiter la couleur terre et le banco utilisé dans les constructions soudanaises. Au regard, l’imitation est réelle et le bâtiment de Fréjus se rapproche au plus près de la mosquée dont il s’inspire. Quatre ailes entourent une cour centrale, chaque angle est flanqué d’une tour, imitant ainsi les piliers de renforts des murs de l’architecture traditionnelle. Elles sont couvertes d’une terrasse dont l’accès se fait par les escaliers flanqués à l’est et à l’ouest. Les murs extérieurs reprennent encore un élément traditionnel de sa grande sœur de Djenné. Les pointes en béton armé reproduisent les poutres en bois permettant de refaire les enduits et de réparer les murs des constructions traditionnelles soudanaises.

Classé à l’inventaire complémentaire des Monuments Historiques en 1987, le Missiri est compris dans l’ensemble de son périmètre de bâti comportant les deux cases soudanaises et les deux termitières érigées elles aussi, selon les caractéristiques de l’architecture dite soudanaise. Le terme de Soudan correspond dans ce cas, non pas au pays d’Afrique de l’est, mais à l’ancien Soudan français, c’est à dire l’ancienne colonie française établit sur le territoire de l’actuel Mali, l’Afrique Occidentale française (AOF).

Le Missiri, était la propriété du Ministère de la Défense jusqu’en 2015, d’abord sous la garde du commandement des camps puis le Musée des Troupes de Marine de Fréjus en avait la charge à partir de 1981. Au passage de l’an 2000, des travaux de rénovation et de consolidation furent entrepris par le 21e Régiment d’Infanterie de Marine. Les fresques murales peintes furent rénovées par Sisko, peintre sénégalais : à l’est un chameau et à l’ouest deux tirailleurs sénégalais.

L’histoire de ce monument est contée au Musée des Troupes de Marine et celle de la vie des tirailleurs sénégalais avant, pendant et après la guerre a fait l’objet d’une exposition itinérante : La Caravane de la mémoire, réalisée avec l’association Solidarité Internationale qui voyagea en France et fut accueillie dans sept pays africains.

 Vue globale du Missiri ©Jean-René Augé-Napoli 

Revenons au bâtiment, celui-ci est toujours utilisé pour les remises de décorations et fait, sous l’impulsion du conservateur du Musée des Troupes de Marine, le Lieutenant-Colonel Roudier, partie intégrante d’un parcours de mémoire pour les jeunes soldats faisant leur classe à Fréjus et à Draguignan, mais également pour le public civil et les scolaires dans le cadre de l’enseignement artistique et culturel. Très investi dans ces lieux de mémoire, le conservateur du Musée des Troupes de Marine souhaiterait pouvoir voir sa restauration réalisée et l’ouverture du site au public avec des panneaux explicatifs . Ce bâtiment a récemment fait l’objet d’un diagnostic architectural en vue de sa restauration. Depuis le 30 octobre 2019, le terrain est cédé à la Ville de Fréjus, qui a désormais la charge de sa restauration ainsi que sa mise en valeur pour sensibiliser à la fois le public militaire, local mais également les touristes sur le passé des troupes coloniales au sein de l’armée française et plus particulièrement à Fréjus. Les cases adjacentes qui n’ont pas été concernées par les travaux de rafraîchissement des années 2000 devraient, elles aussi, être restaurées et conjointement avec la réouverture du Musée des Troupes de Marine en 2022 suite à des travaux de rénovation, le passé des troupes coloniales de Fréjus pourra retrouver la place qui lui est dû.

Et qui sait ? Le centenaire de la construction du Missiri sera peut-être l’occasion de poursuivre les travaux en histoire sur la politique coloniale française afin d’en expliquer les effets qui se perpétuent encore aujourd’hui, et éventuellement son classement au titre des Monuments Nationaux.

 

Ce Regard sur a été écrit par Sabrina Righetti.

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1 Sont appelés tirailleurs sénégalais les soldats de l’Afrique noire et doit son nom au premier régiment de tirailleurs qui fût créé au Sénégal.

  • Le Missiri

    Le Missiri

    ©Jean-René Augé-Napoli
  • Case aux abords du site

    Case aux abords du site

    ©Jean-René Augé-Napoli
  • Case aux abords du site

    Case aux abords du site

    ©Jean-René Augé-Napoli
  • Le quartier des Sables à Fréjus.

    Le quartier des Sables à Fréjus.

    ©Musée des Troupes de Marine de Fréjus

Nous remercions le Lieutenant-Colonel Roudier, Conservateur du Musée des Troupes de Marine de Fréjus, pour le temps accordé, ses explications ainsi que son engagement pour faire vivre et perdurer l’histoire de ces lieux de mémoire.

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