Regard sur la préservation des anciennes gares ferroviaires en Colombie

Au milieu du XIXe siècle, la Colombie a développé un large réseau de chemins de fer. Aujourd’hui déclarées Biens d’Intérêt Culturel de la Nation, ces anciennes gares sont le symbole de l’âge d’or du système ferroviaire colombien. Elles sont synonymes, comme partout dans le monde à la même époque, de l’intégration d’un pays dans le monde moderne. Pour plusieurs raisons, ces gares ont été laissées à l’abandon. Aujourd’hui, certaines sont à l’état de ruines, d’autres sont devenues des habitats informels, d’autres encore ont été reconverties. Avec le Plan national de Récupération des stations ferroviaires colombiennes porté par le Ministère de la Culture en 2012(1), ces bâtiments et voies ferrées sont revalorisés et protégés dans un large contexte de préservation du patrimoine culturel mondial et dans le but de commémorer l’histoire du réseau ferroviaire du pays. Parmi les 1078 Biens d’Intérêts Culturels de Colombie, 429 sont des gares. Leur récente mise en valeur reflète-t-elle la réalité de l’époque ? En quoi la préservation de l’ancien système ferroviaire colombien est-il essentiel pour la mémoire et l’identité du pays ? Par qui ces initiatives mémorielles et patrimoniales sont-elles prises ?

 © Archive photo de l’exposition Modernizaciones en el Valle del Cauca, siglo XX, Bibliothèque départementale Jorge Garcés Borrero. Gare de la Paila. Zarzal, 1923. 

L’entrée dans la modernité

Le réseau ferroviaire se développe en Colombie dès le milieu du XIXe siècle, avec pour but d’unifier les régions du pays et de l’engager vers la modernité. L’intégration du chemin de fer impacte alors littéralement la vie économique et sociale du pays : restructuration du territoire, acheminement de marchandises et passagers dans des régions rurales reculées, désengorgement des grandes villes, accroissement de la mobilité, développement du commerce, de la culture du café et par conséquent, croissance stable du pays(2).

Cette évolution de la vie du pays s’accompagne d’une modification du territoire, la construction de voies ferrées laissant des empreintes fortes dans la mémoire collective colombienne. Le paysage rural se transforme. Le premier chemin de fer est inauguré en 1871 entre les villes de Sabanilla et Barranquilla, et permet à cette dernière, en cinquante ans, de devenir le premier port du nord de l’Amérique du sud. Entre la fin du XIXe siècle et 1934, 3262 kilomètres de voies ferrées sont construits.

Le réseau ferroviaire, en développant l’économie du pays, modifie les interactions entre pratiques sociales rurales et urbaines. Dans un article intitulé « Nosotros los ferroviarios. Configuraciones y representaciones identitarias. Ferrocarriles Nacionales de Colombia. Bogotá, 1958-1970 »(3), et datant de 2008, d’anciens travailleurs ferroviaires témoignent du nouveau rôle tenu par les habitants de provinces, lesquels doivent s’adapter à la modernisation du commerce et à ce nouveau mode de transport. Ils racontent comment ce processus transforme aussi leur mode de vie, leurs habitudes et leur comportement, en marquant une profonde rupture avec les formes de production précédentes(4).

Le XIXe siècle témoigne de l’essor du capitalisme international. Il impacte aussi les pays d’Amérique latine. Pour ces derniers, les chemins de fer sont un élément fondamental de dynamisation du commerce. De nombreux pays industrialisés tels la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Allemagne ou la France s’imposent en Colombie dès le XXe siècle. Ils y installent des entreprises ferroviaires afin de développer leurs marchés, transporter des marchandises, et obtenir les matières premières à moindre coût. Ces entreprises étrangères imposent leur domination. Ainsi, les investissements nord-américains pour le développement des chemins de fer passent de 4 millions de dollars en 1913 à 28 millions en 1929(5).

Le développement du système ferroviaire colombien marque le symbole du progrès national. Il modernise les échanges commerciaux d’une société essentiellement agricole. Il s’accompagne d’une mutation culturelle et sociale et introduit de nouveaux dispositifs industriels. En permettant d’importants investissements étrangers la Colombie conforte le projet ferroviaire. Cependant, les chemins de fer sont progressivement abandonnés, comme en témoigne leur état actuel.

© Gare de Chiquinquirá, aujourd’hui reconvertie en Palais Rómulo Rozo. Photo issue du journal elcampesino.co, par Andrés A. Gómez Martín, 16 décembre 2015.

L’abandon progressif du système ferroviaire : problématiques et solutions

Le système ferroviaire s’affaiblit à partir des années 70, remplacé par la construction d’un réseau routier(6), l’arrivée en masse d’automobiles et camions de marchandises et le prix peu élevé des combustibles destinés à ce nouveau mode de transport. En vingt ans, le réseau ferroviaire colombien devient obsolète et en 1992 l’entreprise des Chemins de fers nationaux de Colombie ferme officiellement. Les édifices et les voies ferroviaires se détériorent. Or, négliger le patrimoine ferroviaire colombien, c’est oublier son importance dans l’histoire et dans le développement du pays. La Colombie perd alors une partie de son identité(7).

En 1994, l’organisme public INVIAS (l’Institut national des voies) qui gère, règlemente et supervise la construction et l’entretien des routes et voies, toutes confondues, de la Colombie. En 2011, l’Institut établit un premier constat qui témoigne de l’état de dégradation du réseau ferroviaire. Le constat est amer : 10% présentent un bon état de conservation, 40% un état « stable », l’autre moitié est déclarée en mauvais état. En 2012, le Ministère de la Culture lance alors le Plan National de Récupération des gares ferroviaires. En 2014, l’investissement du Gouvernement colombien, dans le but de préserver le patrimoine ferroviaire est estimé à 9,373 millions de dollars.

Le second constat fait par l’agence INVIAS atteste que de nombreuses gares laissées à l’abandon durant des années, sont habitées ou utilisées de manière informelle : 40% d’entre elles sont habitées par des familles. Selon Maria Claudia VILLEGAS COREY(8), la plupart de ces anciens édifices sont aujourd’hui occupés par des familles d’ascendance africaine ou indigène, qui exercent sur eux un véritable contrôle, malgré les nombreux projets portés pour les préserver ou les restaurer. Ce sont ainsi 70% de ces gares qui en 2011 sont occupées par les habitants de ces localités. Le documentaire Los viajes que olvidamos(9), élaboré par deux étudiantes de l’université Javeriana de Santiago de Cali en 2015, raconte comment les ruines des anciennes gares ferroviaires du Valle del Cauca, région de l’ouest de la Colombie, sont réinvesties par les habitants qui les occupent.

Au niveau national, le décret 746 du 24 avril 1996 déclare l’ensemble des gares ferroviaires colombiennes Bien d’Intérêt Culturel (BIC) du domaine national. Un BIC est une dénomination juridique employée par les institutions pour inventorier le patrimoine à protéger. Lorsqu’un État considère qu’un élément de sa communauté fait partie du patrimoine, il doit le classer comme bien protégé afin de garantir sa préservation. C’est la Charte d’Athènes qui, en 1933, instaure la nécessité de conserver le patrimoine. Ces registres se limitent alors aux Monuments Nationaux, biens dont la valeur patrimoniale est reconnue par la Nation. L’UNESCO, dès les années 1970, promeut le registre et la législation des biens culturels pour chaque pays, et élargit le concept de patrimoine à tous les aspects culturels, matériels et immatériels. La Colombie ratifie la Convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel le 24 mai 1983. Le premier site protégé est inscrit en 1984.

La décision de classer un monument dans la liste des BIC est prise selon trois critères : pour sa valeur esthétique, symbolique et historique. Les gares ferroviaires colombiennes ont une esthétique particulière et une architecture typique et représentative du XIXe siècle. Elles ont eu une incidence sur le développement économique, social et culturel de la Colombie. Enfin, le train a été le principal moyen de transport de passagers et de marchandises pendant la première moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, sur la liste des BIC de Colombie, 39% sont des gares(10). Cependant, de nombreuses gares, pourtant inscrites sur la liste patrimoniale du pays, demeurent aujourd’hui les habitats de communautés de la vallée, de la montagne et de la côte.

En 2016, quatre ans après la création du Plan national de Récupération des chemins de fer de Colombie, et avec l’aide de INVIAS, dix-sept gares ferroviaires ont pu être restaurées et revalorisées(11). C’est le cas de la gare de la Sabana, à Bogotá. Après le déclin du Ferrocarril de la Sabana, compagnie opératrice qui disparait en 1991, l’édifice subit de nombreux dommages. Si aujourd’hui, le bâtiment n’a plus la même fonction, sa récupération est inclue dans le plan de rénovation urbaine du secteur. L’immeuble est déclaré Monument national par le décret 2390 du 26 septembre 1984.

La gare de Chiquinquirá, classée Monument national en 1990, bénéficie en 2014 d’un peu plus d’un million de dollars sur sept mois, pour sa réhabilitation. L’édifice, renommé Palais de la Culture Rómulo Rozo, abrite aujourd’hui une bibliothèque publique, un lieu d’exposition et le musée des arts et traditions de la commune. La gare de Chusacá, située dans la municipalité de Sibaté, construite entre 1890-1892 et mise en fonction en 1903, se trouve à l’état de ruine depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Elle est occupée de manière informelle jusqu’en 2012, date à laquelle INVIAS engage des travaux de restauration(12). Aujourd’hui, la municipalité en a fait une maison de la culture destinée au tourisme culturel et patrimonial. La gare de Nemocón, située dans le département de Cundinamarca, est construite entre 1905 et 1907 et administrée par la compagnie anglaise The Colombian Northern Railway Company Limited. Abandonnée dans les années 1940, elle est réhabilitée en 2014 par INVIAS. Elle abrite aujourd’hui la maison de la Culture de la municipalité de Nemocón(13).

© Gare de Chusacá, aujourd’hui restaurée et consacrée au tourisme local. Photo issue du journal Soacha Ilustrada, par Henry Barbosa, 26 septembre 2012.

Pour conclure, les objectifs de la Colombie au niveau national et international sont aujourd’hui la récupération de ces anciennes gares pour un usage public, la reconnaissance de leurs qualités architectoniques, historiques et patrimoniales, et une meilleure lecture de leur signification au sein des communautés qui les habitent. Le Ministère de la Culture souhaite prendre en charge l’ensemble du réseau ferroviaire afin de le restaurer et de lui redonner son importance au sein de la dynamique économique et culturelle. En 1984, le le Conseil des Monuments nationaux propose au gouvernement colombien de classer l’ensemble des chemins de fer au titre de Monument national. Les anciennes gares ferroviaires de Colombie, constituent un véritable héritage historique et participent de l’identité du pays. Il est essentiel de les préserver afin de perpétuer la mémoire collective autour des chemins de fer colombiens. Les gares appartenant à la société INVIAS sont aujourd’hui reconverties en centres de la culture, de l’art et du tourisme.

L’objectif du Plan National de Récupération est de créer des espaces de bien-être et la cohésion des communautés, de promouvoir de nouvelles scènes de création, diffusion et circulation des biens et services culturels, de garantir la protection de ce patrimoine culturel et de favoriser son appropriation sociale.

© Gare de Chusacá restaurée. Photo issue du journal El tiempo, par Laura Betancur Alarcón Barbosa, 11 février 2015.

Ce Regard sur a été écrit par Inès Basse.

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1
Plan Nacional de Recuperacion de las Estaciones de Ferrrocarril, mars 2012, disponible sur le site https://documentop.com/plan-nacional-de-recuperacion-de-las-estaciones-del-ferrocarril_59f584211723dd9b6557e6b8.html
2 NIÑO MURCIA Carlos, Los ferrocarriles en Colombia : genealogia de un fracaso, en Historia y teoria del arte, n°2, 1996.
3 « Nosotros los ferroviarios, Configuraciones y representaciones identitarias. Ferrocarriles Nacionales de Colombia. Bogota, 1958-1970 », Universitas humanistica, no.65, janvier-juin 2008.
4 VERGARA Germán, Apartes de entrevista a Alberto Galeano, Conductor de trenes en La Division de Antioquia, 2019, disponible sur YouTube.
5 NIÑO MURCIA Carlos, 1996, p.203.
6 PEREZ HERNANEZ Edmundo, Los ferrocarriles y el desarrollo regional y urbano de Colombia, vol.2, 1998.
7 NIETO Carlos Eduardo, El ferrocarril en Colombia y la búsqueda de un país, 2011.
8 VILLEGAS COREY Maria Claudia, El patrimonio arquitectonico del Valle del Cauca : de la bienaventuranza a la obsolencia, 2015, p.100.
9 ORDÓÑEZ Luisa (Dirección), VALENCIA Valentina (Producción), Los viajes que olvidamos, 2015 (11 minutes).
10 Liste des Biens d’Intérêt Culturel de la Colombie au 14 juin 2019 disponible au https://www.mincultura.gov.co/prensa/noticias/Documents/Patrimonio/BIENES%20DE%20INTERE%CC%81S%20CULTURAL%20DEL%20A%CC%81MBITO%20NACIONAL_%20junio%202019.%20%281%29.pdf
11 Radio Santa Fe, Avanza la recuperacion de las estaciones de ferrocarril, 16 avril 2015, http://www.radiosantafe.comm/2015/04/16/avanza-la-recuperacion-de-las-estaciones-de-ferrocarril/
12 Sibaté, entrega de la restauración antigua estación del tren Chusacá, 7 février 2015. https://www.youtube.com/watch?v=vrprOtmRxPo&ab_channel=SIBAT%C3%89CUNDINAMARCA
13 El tiempo, El regreso a la vida de las viejas estaciones del tren en Cundinamarca, par Laura Betancur Alarcón, 11 février 2015.

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