Patrimoine sans frontières

Qu'est-ce qu'un "Regard sur" ?

Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Participation communautaire à la patrimonialisation des biens culturels immatériels, le cas du Filete Porteño de Buenos Aires

Le Filete Porteño(1) a été inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel (PCI) par Buenos Aires en 2015(2), à ce jour il s'agit du seul Bien Culturel Immatériel inscrit par Buenos Aires à l’UNESCO, alors que d’autres biens culturels comme les Milongas et les Bares Notables de Buenos Aires ont vu leurs candidatures ne pas aboutir. Au niveau national, les argentins partagerons le registre du Tango avec l'Uruguay, qui a également été inscrit en 2009. Il existe d'autres expressions du PCI déclarées par le Congrès de la Nation Argentine, mais elles ne sont pas encore reconnues au niveau international(3).

Le cadre juridique relative à la Convention pour la Sauvegarde du Patrimoine Culturel Immatériel – et celui de la Convention sur la Protection et la Promotion de la Diversité des Expressions Culturelles (2005) - est très claire concernant la participation des communautés en tant que sujets de droit et gardiens de ces éléments culturels, étant donné la dynamique antérieure ne prenant pas ou peu en compte leurs opinions sur les autres listes représentatives : la participation des communautés, des groupes et des individus à la pratique culturelle considérée est indispensable, comment indiqué dans ses articles 11 et 15, "c'est de la responsabilité de chaque État partie […] (d’)identifier et définir les différents éléments du patrimoine culturel immatériel (PCI) présents sur son territoire, avec la participation des communautés, des groupes et des organisations non gouvernementales concernées (et essayer) d'obtenir la participation la plus large possible des communautés, des groupes et, le cas échéant, les personnes qui créent, entretiennent et transmettent ce patrimoine et les associent activement à sa gestion(4)." Dès "la reconnaissance de la valeur patrimoniale d'un élément par une communauté suppose le droit de ladite communauté à être reconnue comme telle" (Maguet, 2011), la grande participation au processus, en particulier dans la sélection des valeurs culturelles pertinentes pour le Filete Porteño, a eu comme conséquence première la consolidation de la reconnaissance de la communauté, sur le plan international grâce à la visibilité permise par l’inscription sur les listes l’UNESCO. Dans le cas du Filete Porteño, catalogué comme "technique artisanale traditionnelle" au sens de l'article 2.2.e de la Convention, la communauté elle-même a décidé de l'ensemble qui compose sa spécificité, son contenu et ses définitions autour de six composantes : 1) technique ; 2) outils et matériaux ; 3) supports ; 4) dessin et décoration ; 5) histoires et phrases ; et 6) icônes ; qui, ensemble, caractérisent le Filete Porteño.

Cette perspective donne au processus une forte empreinte de protection des droits culturels en tant que droits universels. La participation des groupes qui l'exercent est essentiel comme moyen de jouissance et de revendication du droit fondamental à l'accès à la vie culturelle, car le patrimoine n’est pas qu’une affaire concernant les États mais surtout les populations qui créent, modifient et perpétuent les usages et coutumes pour exprimer leur subjectivité et leur mode de vie.

La particularité du Filete Porteño provient du fait qu'il est associé à une tradition urbaine propre et emblématique de Buenos Aires, espace hautement multiculturel qui a toujours développé plusieurs identités grâce à l’origine de ses habitants. Le Filete Porteño est l’un des rares éléments typique et complètement unique de Buenos Aires, d’une technique et d'un esthétisme sans précédent. C'est un art typographique et décoratif qui est en relation intime avec l'identité visuelle de Buenos Aires et avec la culture de l’arrabal et des quartiers les plus populaires, incarnant la mélancolie et la joie typiques de Buenos Aires.

Cet art s’est également constitué autour d’un commerce artisanal qui se perpétue depuis plus de cent ans dans les rues, véhicules et magasins, d'abord comme stratégie de distinction commerciale, puis associé à d'autres traditions : tango, murgas, maté, idoles populaires comme Gardel, Maradona, la Vierge de Luján, etc. Fidèle à la passion des Argentins, il est souvent décrit comme "un sentiment" par les habitants de Buenos Aires, qui sourit quand on trouve des objets filetés partout. Discépolo disait : "Si le Tango est un sentiment triste qui se danse, le Filete est un sentiment joyeux qui se peint(5)."

Le degré de participation de la communauté liée au Filete Porteño a été significatif, pour défendre la candidature de cet élément culturel devant l'UNESCO, pendant le processus et aussi après la consécration. Le premier aspect de la participation communautaire à considérer, dans l’ordre chronologique, est la reconnaissance législative que le Filete Porteño a obtenue avant sa reconnaissance internationale. Une disposition législative porteña a été adoptée en 2005 (loi 1941), reconnaissant le Filete Porteño comme élément du patrimoine de Buenos Aires ; et en 2007 (loi 2350) une autre loi a permis d’ajouter des œuvres à la collection permanente consacré à l’art du Musée de la Ville du Filete Porteño. Par ailleurs la tenue d'un concours annuel a été créé, permettant la reconnaissance des différents fileteadores c'est-à-dire les artistes pratiquants cet art. Ces étapes témoignent de la reconnaissance et de l'appréciation que le Filete Porteño en tant qu'expression culturelle. Chaque étape a été rendue possible par l'impulsion des artistes, le soutien des fonctionnaires, des législateurs mais surtout de la société en elle-même.

La candidature à l’UNESCO a été promue par le Ministère de la Culture de Buenos Aires, et coordonnée par une équipe interdisciplinaire de la Direction Générale du Patrimoine et Institut Historique. Cette candidature s’est particulièrement appuyée sur un processus participatif, permettant d’assurer l'implication active de la communauté sous deux axes : des ateliers de réflexion sur les effets de la candidature, les demandes de l'UNESCO, les facteurs qui menacent sa continuité et d'éventuelles mesures de sauvegarde, et des entretiens avec des fileteadores, étudiants et amateurs d’art, pour recueillir la signification, les valeurs et les perspectives de la pratique complétant ce qui a été discuté dans chaque atelier.

Le rôle de l'Association des Fileteadores(6), "espace d'échange et de discussion d'idées, pluriel et ouvert à la participation de tous les collègues et amoureux du Filete Porteño", été remarquable. Celle-ci a permis la participation d'artistes, et a permis de créer un lien fort pour organiser des journées de travail inclusif, dans la salle dédiée à cet art du Musée de la Ville de Buenos Aires et dans un espace culturel communautaire du quartier de San Telmo. Les vidéos(7) des conférences et des entretiens sont très émouvants et démontrent la pertinence de la démarche pour toutes les personnes appartenant à leur environnement. Comme l'a indiqué Chiara Bortolotto, "le processus de patrimonialisation produit de nouveaux objets, non seulement culturels mais aussi sociaux. L'institution du PCI (peut créer) un lien communautaire par le fait qu'une pratique culturelle donne à un groupe un sentiment d'identité et de continuité".

La définition de la communauté élargie a été débattue, au début délimitée comme totalité des habitants de Buenos Aires mais également les touristes (qui "valorisent le Filete Porteño plus que les porteños eux-mêmes"), pour ensuite déterminer les acteurs et/ou les environnements sociaux spécifiques : traditionalistes, murgas, magasins, bars, entreprises, collectionneurs, ainsi que ceux qui fabriquent les fournitures nécessaires à la peinture. Comprenant les communautés comme "des réseaux de personnes dont le sentiment d'identité ou les liens sont nés d'une relation historique partagée, ancrés dans la pratique de la transmission ou de l'attachement à leur patrimoine culturel immatériel"(9), nous constatons un grand impact, non seulement dû à l’inscription sur la liste de l’UNESCO, mais également par la participation au processus des personnes concernées, les habitants de Buenos Aires ont pris conscience de la force du groupe. Cette prise de conscience a eu un impact positif sur l'appréciation du Filete Porteño comme un élément culturel exceptionnel, ainsi que tous les éléments qui le composent, exerçant une "fonction identitaire pour les agents auquel ce patrimoine donne un sentiment d'identité" (Bortolotto, 2014).

Sans nier l'utilisation touristique et commerciale du Bien culturel, l'attribution de la valeur patrimoniale à cette pratique a été reconnue et promue conjointement par l’ensemble de ses membres. Ainsi elle transcende largement la notion d'industrie, puisque, pour la communauté, le Filete Porteño fait partie intégrante de son mode de vie au sein de Buenos Aires. Dans sa définition du PCI, l'UNESCO inclut les connaissances et les techniques liées à l'artisanat traditionnel et indique que, malgré sa fragilité, elle contribue à maintenir la diversité culturelle face à la mondialisation croissante : la compréhension du PCI de différentes communautés contribuent au dialogue entre les cultures et promeut le respect des autres modes de vie. À la suite de Lacarrieu, "sauvegarder, ce n'est pas seulement préserver ou conserver un phénomène culturel, c'est aussi travailler avec la communauté à ce que la communauté veut sauvegarder."

Considérant que l'inscription sur la liste n'est qu'une étape - qui peut même ne pas être réalisée - dans le processus social de reconnaissance de l'importance symbolique et de la valeur qu'il incarne pour la communauté concernée, il faut souligner que le chemin suivi pour la patrimonialisation de Filete Porteño a beaucoup aidé à sensibiliser sur la vulnérabilité dans laquelle cet élément culturel d’importance se trouve et sur la nécessité de prendre des mesures visant à sauvegarder et préserver l'intégrité de ce bien culturel mais également de beaucoup d’autres. Un exemple en est qu'à l'époque le marché des brosses pour filetear était un oligopole : ces brosses par conséquent étaient chères et difficiles à acquérir pour les artistes. L’ensemble de l’écosystème culturel s’en trouvait donc fragilisé.

Il faut rappeler que la Convention, en tant qu'instrument normatif étatique, crée une procédure selon laquelle la qualification du statut patrimonial est déterminée par les institutions gouvernementales et intergouvernementales, les seules à se consacrer à l'établissement d'une politique de sauvegarde et d'autorisation patrimoniale, mais l'activation en tant que PCI est déclarative et non constitutive. La frustration d'une candidature ou sa non-présentation, étant donné que les représentations devant l'UNESCO appartiennent aux États, et que leur rôle est déterminé par l’agenda politique, n'empêche d’ailleurs pas de faire vivre de telles coutumes et les valoriser.

Comprenant l'accès à la vie culturelle comme un droit de l'homme, les États doivent faciliter et promouvoir la création et/ou la préservation d'espaces et objets requises pour exprimer des pratiques qui font partie de la diversité des expressions culturelles, sans préjudice de leur statut juridique, qu’ils bénéficient ou non d’une reconnaissance officielle de leur caractère de bien culturel immatériel. Les États doivent permettre à chacun de jouir de sa vie culturelle sans autre limitation que le respect des droits fondamentaux des autres, mais également comme moyen de garantir la viabilité et la continuité de ces éléments de PCI. Il s’agit d’un effort conjoint de la communauté internationale qui réside dans l’opérationnalisation d’accords internationaux, et de la réalisation effective de politiques publiques tendant à la protection ou à la sauvegarde du patrimoine culturel de l’Humanité, indépendamment des frontières nationales et de la citoyenneté de leurs protagonistes, visant à améliorer les conditions dans lesquelles les habitants du monde doivent pouvoir jouir de l’exercice de leurs pratiques culturelles.

Ce Regard sur a été écrit par Martina Shearer.

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1 Définition Unesco : "Le Filete Porteño de Buenos Aires est une technique de peinture traditionnelle utilisée pour des dessins ornementaux qui combine des couleurs brillantes et des styles de lettrage spécifiques. On peut la voir comme décoration des bus urbains et des camions, et elle est aussi utilisée pour les enseignes des magasins et, de plus en plus, comme décoration de la maison. Les images utilisées se rapportent au patrimoine de la ville, intégrant des éléments sociaux et religieux, et servent la mémoire collective. Les motifs populaires comprennent des images représentants des saints, des politiciens, des stars de musique et de sport admirés. Des di6ctons et proverbes sont parfois également intégrés dans les dessins. La technique commence par un dessin, qui est ensuite transféré sur un support. Peinture synthétique, vernis coloré et pinceaux spéciaux à poils longs sont ensuite utilisés pour la peinture. Les artisans du Filete transmettent cette technique à tous ceux qui veulent l’apprendre. L’éducation formelle n’est pas nécessaire pour développer les compétences requises, ce qui représente une opportunité pour des jeunes de la communauté en danger d’exclusion sociale. Au cours des dernières décennies, une nouvelle génération d’artisanes est apparue dans des ateliers de Filete et dans sa pratique en général, produisant une nouvelle esthétique pour cette forme artistique."
2 Décision numéro 10 du Comité Intergouvernemental, lors de sa réunion semestrielle en Namibie en décembre 2015.
3 i) Genre de musique folklorique chamamé (loi 26 558), ii) Festival national et international du poncho (loi 27 332) et iii) Foire de Mataderos (loi 27 381).
4 Version approuvée par l'Assemblée générale des États parties à la Convention à sa septième session (Siège de l’UNESCO, Paris, 4-6 juin 2018) 5 Enrique Santos Discépolo (Buenos Aires, 1901 - 1951) était un compositeur, musicien, dramaturge et cinéaste argentin, surtout connu pour avoir composé plusieurs des soi-disant «tangos fondamentaux» ou «tangos dorés», parmi lesquels Yira, yira (1929), Cambalache (1934), Uno (1943) et Cafetín de Buenos Aires (1948). 6 https://asociacionfileteadores.com/ 7 https://www.youtube.com/watch?v=FCLT3zGxNNk - https://www.youtube.com/watch?v=jLfmw20JV3Q - https://www.youtube.com/watch?v=3b8muDsu-rM 8 UNESCO - ACCU - Tokyo 2006.

Sources :
Bortolotto, Chiara (2014), La problemática del patrimonio cultural inmaterial. González Bracco, Mercedes; Salatino, Patricia; Mazzetelle, Liliana; Barber, Nélida (2015). La postulación del filete porteño a la Lista Representativa de Patrimonio Cultural Inmaterial de UNESCO: una experiencia de participación comunitaria.
Lacarrieu, Mónica (2008), ¿Es necesario gestionar el patrimonio inmaterial? Notas y reflexiones para pensar las estrategias políticas y de gestión.
Convención para la salvaguardia del patrimonio cultural inmaterial
– UNESCO 2003.
Directives opérationnelles pour la mise en œuvre de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, Adoptées par l’Assemblée générale des États parties à la Convention à sa septième session (Siège de l’UNESCO, Paris, 4-6 juin 2018)
http://fileteadores.com
https://ich.unesco.org/es/estado/argentina-AR?info=elementos-en-las-listas
https://ich.unesco.org/es/RL/el-filete-porteno-de-buenos-aires-una-tecnica-pictorica-tradicional-01069
http://www.buenosaires.gob.ar/cultura/patrimonio/filete-porteno https://www.cultura.gob.ar/relevamiento-de-manifestaciones-del-patrimonio-cultural-inmaterial_4537/ http://anccom.sociales.uba.ar/2015/09/16/el-filete-de-buenos-aires-al-mundo/
http://www.gestioncultural.eco.unc.edu.ar/blog/366-un-nuevo-desafio-la-gestion-del-patrimonio- inmaterial-2

Je voudrais remercier et dédier cet article à Fernando "Memo" Caviglia, décédé le 1er janvier 2020, avec qui j'ai eu le privilège de partager des matés et des conversations enrichissantes. Artiste de fileteado exceptionnel du quartier de Mataderos, Memo a été membre fondateur de l'Association des Fileteadores, Il a été l'un des éditeurs du magazine Fileteadores, la seule publication spécialisée dans cet art, son développement et sa diffusion, il a promu la présentation pour que le Filete Porteño soit déclaré comme PCI ; mais surtout il a toujours souligné que sa fierté était de transmettre cet héritage aux nouvelles générations pour que le Filete Porteño ne meure pas.

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