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Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Regard sur le patrimoine culturel sous l’occupation, le cas des musées français.

Retour sur l’histoire des œuvres d’art marquées par la Seconde Guerre Mondiale. La France fut le pays d’Europe de l’Ouest le plus touché par le pillage national-socialiste. Les pillages et spoliations concernent des milliers d’objets d’art, dont les tableaux.

À la fin de la guerre, près de 60 000 œuvres récupérées en Allemagne ont été renvoyées en France. 45.000 d’entre elles ont pu être restituées, d’autres ont été vendues par l’État (13 000 œuvres) tandis que 2 000 sont encore conservées dans les musées nationaux sous l’appellation « MNR : Musées Nationaux Récupération », en attente de retrouver leurs propriétaires ou ayants droit. Ce sont essentiellement les familles juives (en Europe : Bloch-Bauer, Kann, Rothschild entre autres…) - grandes collectionneuses - qui ont été victimes de ces attaques.

Le patrimoine culturel français a été une cible privilégiée du nazisme. Spoliés, pillés, des milliers de tableaux ont parfois parcouru plusieurs centaines de kilomètres pour rejoindre l’Allemagne et l’Autriche afin d’alimenter le grand projet de musée à Linz - non concrétisé - voulu par Hitler : le « Führermuseum », à partir de 1939. À noter que d’autres milliers d'objets artistiques ont été concernés par ces vols/extorsions à échelle internationale : meubles, livres, instruments de musique, etc.

Vue du projet du Führermuseum et situation géographique de Linz.Source : wikipédia et google maps

« Tous les MNR exposés dans les musées devront comporter un cartel d'explication. Cela va permettre de sensibiliser le public mais aussi, peut-être, de susciter des recherches de la part d'ayants droit » : c’est en 2013 seulement que le Ministère de la Culture, avec à sa tête Aurélie Filippetti, souhaite la transparence muséale sur le passé mouvementé de ces œuvres. Cependant à l’heure actuelle, ces indications ne sont pas encore mises en place dans l’ensemble des musées concernés. Les différentes missions de recherches et les récentes restitutions d’œuvres permettent d’éclairer un pan de l’histoire du patrimoine culturel français durant cette période trouble de la Seconde Guerre Mondiale.

Sur le plan juridique, les œuvres MNR n’appartiennent pas à l’État puisque ces dernières sont en dépôt, et donc, inaliénables. Il s’agit d’une détention provisoire, jusqu’à une éventuelle restitution. Comme indiqué plus haut, les 2000 œuvres restantes ont été placées dans certains musées nationaux. Les critères d’attribution des œuvres étaient alors basés sur la nature des collections dudit musée récepteur.

Tableau conservé au Musée Mandet de Riom (Puy-de-dôme), où l’association Les Amis des musées de Riom LMV a œuvré pour la mise en place de cartels MNR.

Le Ministère de la Culture propose en libre accès internet la liste de tous les MNR, sur la base Rose Valland. Il s’agit du nom de l’assistante de conservation du musée du Jeu de Paume à Paris durant l’Occupation, qui, au péril de sa vie a observé, consigné et espionné les agissements des nazis. Le musée où elle officiait avait été réquisitionné par l’occupant, pour y stocker les œuvres d'art spoliées à des collectionneurs privés, en attente d’être envoyées au-delà du Rhin. Cette femme, résistante, devenue « officier Beaux-arts » a permis la récupération, dès 1945, de milliers d’œuvres d’art envoyées en Allemagne.

Que s’est-il passé durant l’Occupation ? Dès juillet 1940, la richesse culturelle française va être mise à mal. C’est l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR = groupe de travail du Reichsleiter* Rosenberg), section du bureau de politique étrangère du parti nazi, du nom de son dirigeant Alfred Rosenberg (1893-1946), qui est chargé de la confiscation des biens culturels juifs et francs-maçons dans tous les territoires occupés par le IIIe Reich. Il s’agit d’un service émanent de la SS et rattaché à la Gestapo. C’est à l’automne de la même année que des musées parisiens, dont le Louvre et le Jeu de Paume, vont être mis à la disposition de l’ERR avec l’implication de l’Ambassade d’Allemagne. Après avoir été scrupuleusement catalogués, les objets étaient mis en caisse pour être expédiés outre Rhin.

Les nazis justifient le pillage artistique par le Kunstchutz (direction militaire pour la protection de l’art), qui est un principe de préservation du patrimoine artistique allant de pair avec le projet de musée gigantesque imaginé par A. Hitler (1889-1945) : « Führermuseum », pour accueillir les plus grandes œuvres dites de « l’art véritable », par opposition à « l’art dégénéré » de la modernité. Parmi les dignitaires nazis, se trouvent des collectionneurs voraces à l’instar d’Hermann Göring (1893-1946) - alors Reichsmarschall (plus haut grade de toute la Wehrmacht) - qui n’hésite pas à choisir les plus belles œuvres d’art destinées à orner son domaine de chasse, Carinhall, à Brandebourg en Allemagne. C’est d’ailleurs lui qui, en réalité, supervisera l’ERR.

Carinhall et portrait d’H. Göring. / Source : Paris Match

Un autre personnage important de ce trafic de biens culturels est le marchand d’art et historien de l’art allemand, Hildebrand Gurlitt (1895-1956) qui sera embauché comme acheteur pour le « Führermuseum ». Cependant il sera acquitté en 1948. Le nom de Gurlitt est encore vivace puisque c’est en 2012 qu’une affaire éclate en Allemagne concernant Cornelius Gurlitt, son fils. En effet, dans un premier appartement, puis en 2014 dans une maison, plus de 1 500 tableaux de maître sont découverts, hérités de son père, et qui étaient considérés comme perdus. Une partie significative de cette collection, parfois surnommée « trésor de Gurlitt », proviendrait de spoliations d’œuvres d’art sous le IIIe Reich.

À la Libération, les caisses d’œuvres d’art récupérées par les Alliés seront rassemblées dans des dépôts provisoires appelés « collecting points ». Les principaux sont situés : à Düsseldorf, en zone britannique, à Baden-Baden en zone française et à Munich et Wiesbaden en zone américaine. C’est alors que les historiens, historiens de l’art et experts orienteront les œuvres vers leur pays d’origine, autant que possible, en s’appuyant sur des archives, courriers et notamment les notes de Rose Valland (1898-1980) qu’elle a consignées secrètement lorsqu’elle était au Jeu de Paume. Les nazis ignoraient alors sa compréhension de l’allemand et parlaient librement devant cette femme discrète et effacée (volontairement), somme toute, insoupçonnable.

 
Rose Valland et une salle du musée du Louvre.
Source : Association La mémoire de Rose Valland.
 

Le point de collecte central de Munich était un dépôt utilisé par le programme « Monuments, Beaux-Arts et Archives » (les fameux « Monuments Men », mis en scène dans le film éponyme de George Clooney en 2014) à la fin de la guerre pour traiter, photographier et redistribuer les œuvres d’art et artefacts culturels confisqués par les nazis et cachés en Allemagne et en Autriche (cf. les mines de sel autrichiennes d’Altaussee, où ont été cachées des œuvres). Les anciens bureaux du parti nazi à Munich ont été transformés en dépôt dès juillet 1945, comprenant des studios de photographie et des laboratoires de conservation. Ce point de collecte a concerné essentiellement les œuvres d’art de musées européens et de collections privées. En 1951, les activités de restitutions à Munich ont cessé.

Monument men au Central Collecting point de Munich après la récupération d’un tableau du célèbre peintre espagnol, Diego Vélasquez. / Source : Getty images

En France, le gouvernement provisoire confie la responsabilité des restitutions d’œuvres d’art à l’Office de biens et intérêts privés (OBIP) et la Commission de récupération artistique (CRA), active jusqu’en 1949, qui se charge des recherches en vue de la restitution de ces biens. Ce sont donc 60.000 objets rapatriés après 1945, 45.000 seront restitués avant 1950 et 13.000 seront vendus entre 1950 et 1953. A cette période-là, les MNR sont présentés au public au musée national du château de Compiègne et seront ensuite déposés dans les musées du territoire français.

Les nombreuses destructions de patrimoine au cours de ce conflit sont à l’origine de la Convention pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé (UNESCO), toujours valable depuis 1954. 33 ans plus tard, la mission Matteoli était lancée suite au 53e anniversaire de la Rafle du Vel d'Hiv, au cours duquel le président Chirac reconnaissait que le Régime de Vichy avait secondé le gouvernement allemand dans la politique nazie de la solution finale. Le rapport de la mission contient de nombreuses informations concernant la spoliation des Juifs pendant l'Occupation et fait plusieurs propositions sur l'indemnisation et sur le travail de mémoire. A l’heure actuelle, les œuvres MNR sont placées sous l'autorité du ministère des Affaires Étrangères qui en a confié la gestion à la direction des Musées Nationaux, actuelle Direction Générale des Patrimoines, Service des musées de France, pour leur présentation au public et la diffusion des informations les concernant.

Mme Françoise Fernandez, Présidente de l’association Les amis des musées de Riom LMV, rencontrée à l’occasion de la rédaction de cet article, rappelle que la signalétique muséale concernant le parcours des œuvres MNR relève d’une dimension civique rendant ainsi les œuvres reconnaissables. Son engagement au sein de l’activité culturelle du Musée Mandet de Riom (Puy-de-Dôme) - qui possède 5 tableaux MNR de peintres flamands - est aussi pour rappeler l’importance de l’appropriation de l’art, qui ne doit pas être réservé à une élite. L’art est une clé sensible qui peut faire vibrer tout un chacun mais surtout un patrimoine et une mémoire commune.

 Intérieur du Musée Mandet de Riom où se trouvent 5 MNR :
à droite sur le fond vert : MNR 488 « Jeune fille à la fenêtre »,
à gauche sur le fond vert : MNR 492 « Nature morte »
et au-dessus du manteau de cheminée : MNR 762 « Nature morte aux fruits ».

Ce Regard sur a été écrit par Pauline Girardin

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* Le grade de Reichsleiter (« gouverneur du Reich »), était le deuxième grade politique le plus élevé du parti nazi, après celui de Führer.
Pour aller plus loin :
BOUCHOUX Corinne, Si les tableaux pouvaient parler, 2013, P.U.R
DIAZ Carles, La Vénus encordée, 2019, Poesis éditions 
FELICIANO Hector, Le musée disparu, 1995, Gallimard 
JOUAN Ophélie, Rose Valland, 2019, Musée dauphinois
MÜLLER Melissa, Œuvres volées, destins brisés, L’histoire des collections juives pillées par les nazis, 2009, Beaux-arts éditions 
RYKNER Didier, La restitution des œuvres d'art: Solutions et impasses, 2011, Hazan.

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