Patrimoine sans frontières

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Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Les danses folkloriques lituaniennes de 1900 à nos jours, un patrimoine immatériel réinterprété.

La reconnaissance du patrimoine culturel immatériel par l’UNESCO vise à sauvegarder, parce que plus facilement sujet à disparition, les pratiques traditionnelles transmises de génération en génération au sein d’une communauté. Les danses folkloriques baltes, véritable patrimoine vivant, ont été labellisées en 2008, par l’Unesco. Ces danses, encore aujourd’hui, font vibrer la culture et l’identité lituanienne, elles rentrent également en écho avec celles de ses deux sœurs lettones et estoniennes. De grandes célébrations de chants et de danses à envergure nationale sont organisées en Lituanie pour la première fois en 1924, sur le modèle de ce qui se fait déjà depuis 1893 dans les deux autres pays Baltes, marquant une étape importante dans la création d’une identité commune, tant lituanienne que balte. Ce regard sur s’appuie sur des rencontres avec Dalia Urbanavičienė, directrice du conseil pour la protection de la culture ethnique, et à la participation d'un des cours de danse qu’elle organise.

Chants au Vingis Park pour l’édition 2018. / Source : http://www.dainusvente.lt 
Lien vers un extrait pour promouvoir l’événement : https://www.youtube.com/watch?v=VX9k42u_-X0

Ce que l’on appelle « danses folkloriques » reprend l’ensemble des danses collectives propres à une communauté et transmises par imitation de génération en génération. Elles se déclinent sous des formes singulières, tout en présentant des figures communes comme des pas de base à répéter et à faire varier, et ont un rôle important dans la création de liens sociaux entre les personnes du groupe1. Héritage de plusieurs siècles de pratique et de construction par de petites communautés, les danses folkloriques sont un moyen d’expression et d’échange au sein du groupe. Liées à l’existence d’une communauté spécifique, les danses folkloriques présentent donc une multitude de variantes, à l’échelle géographique, qui constituent sa richesse. Ce type de danses se retrouve sous des formes très diverses un peu partout dans le monde, et les Fest-noz en Bretagne en sont une expression encore actuelle.

La Lituanie est un pays récent qui n’a ses frontières actuelles que depuis cent ans, dont cinquante années ont été passées sous occupation soviétique avec l’interdiction d’affirmer une quelconque identité nationale différente de celle imposée par la propagande du régime en place. Dans ce contexte, l’héritage des pratiques, qui est entre autres à la base de l’identité culturelle d’une population, a été dilué et en partie oublié. Alors que des symboles nationaux très forts sont présents en Lituanie, tels que le drapeau ou la langue, les pratiques traditionnelles ont du mal à trouver leur place dans l’identité culturelle du pays.

Nous allons  nous concentrer ici majoritairement sur la danse en elle-même, il ne faut pas non plus oublier que, ce qui fait l’aspect folklorique ne se résume pas uniquement aux pas en soi, mais c’est bien tout un ensemble qui évolue constamment et simultanément. Les costumes, instruments et chants qui accompagnent les danseurs participent de la construction de ce patrimoine.

Kankles, intrument principal de la musique lituanienne / Source : Wikipédia

Détails de costumes folkloriques lituaniens. / Source : http://www.dainusvente.lt
Reproduction d’un motif traditionnel lituanien par les danseurs. / Source :  http://www.dainusvente.lt

La danse folklorique comme expression d’une population ou d’une communauté

Enchaînement de mouvements, le plus souvent sur fond sonore, la danse est, comme tout art, un moyen d’expression à plusieurs degrés de lecture. Les danses folkloriques sont des danses avant tout sociales, qui ont lieu lors de rassemblements d’une communauté. Souvent liées à des rituels, elles peuvent être une grille de lecture des rapports sociaux. Ces danses sont d’autant plus révélatrices d’une société qu’elles constituent un tout avec les musiques, chants, costumes et coutumes qui l’entourent. C’est donc tout un mode de vie qui gravite autour de ces quelques pas légers et répétitifs. Les chants, qui ont une importance primordiale et constituent le socle principal des grands rassemblements baltes annuels, sont bien souvent des récits de légendes et de contes locaux, transmis selon la tradition orale. Comme pour toute communauté, ces éléments constituent donc toujours un témoignage indirect de la façon de vivre de celle-ci et sont très riche en informations sur la communauté. Les symboles que l’on retrouve sur la ceinture traditionnelle lituanienne ont tous une signification bien précise. Associée aux rassemblements festifs, la danse folklorique, tout comme les danses populaires aujourd’hui, revêt donc un rôle social fort au cœur d’une communauté, en tant que moment de rencontre où les liens se tissent. Dalia Urbanavičienė confirme que les bals qui avaient lieu tous les week-ends étaient en général l’occasion, entre autres, de flirter. Ces moments sont donc intrinsèquement liés à la vie du village et prennent une envergure particulière lors des fêtes plus exceptionnelles telles que les mariages. Ces festivités, créatrices de solidarité au sein du village, étaient essentielles pour cette population  restée rurale jusqu’au milieu du XXe siècle, période d’urbanisation massive sous l’ère soviétique.

Pays de tradition orale, les chants, les mélodies et les pas étaient transmis et n’ont donc pas été écrits, comme c’est très souvent le cas pour les coutumes locales. La survie tient donc uniquement du lien entre générations. Cette absence de rigueur qu’impose l’écrit a permis la création de multiples variantes entre villages et régions du pays, chacune résultant de la place importante laissée à l’improvisation et à l’absence de chorégraphie figée.. C’est d’ailleurs cette liberté qui permet l’échange et la discussion entre les deux danseurs. Ce faisant cependant, la transmission aux générations suivantes est donc fragilisée puisque le savoir relève de l’oral et ne perdure que le temps d’une vie, ce qui permet la diversité de la danse est donc aussi ce qui remet en cause son existence. Dalia Urbanavičienė me précise ainsi que les danses folkloriques lituaniennes ont d’ores et déjà perdu une grande partie de leur diversité. Une de ses élèves, étudiante en ethnomusicologie, attire mon attention sur la particularité des notes de musique lituanienne, qui ne peuvent être retranscrites par les notes de musique classique. Dès lors, toute partition devient presque impossible. La tradition orale est à ce point ancrée que, lors de son cours de danse, Dalia Urbanavičienė se contente de chantonner l’air pour indiquer aux musiciens qui savaient de suite quoi jouer. Elle avait bien quelques feuilles avec trois ou quatre lignes de partition et une explication sommaire des pas qu’elle n’utilisait pas vraiment.

Chant traditionnel lituanien Kur Giria Zaliuoja, qui promeut la préservation du patrimoine / Source : http://www.kultura.lt/ / Sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=UP6cahY8cJI&t=2s

L'époque soviétique met à mal les traditions

L’occupation soviétique de 1940 à 1989 s’est traduite  par une brutalité envers l’identité et les marqueurs culturels. La volonté était d’unifier l’ensemble des pays satellites sou une identité communiste commune. La vie dans les campagnes, où vivaient encore une majorité de la population, est rendue impossible par la réquisition des terres et la création des kolkhozes. Cela conduit à une fuite vers la ville où les barres d’immeubles sont construites en masse et à la diminution des liens avec la campagne. De ce fait, une distance est aussi instaurée avec les traditions d’alors et les danses traditionnelles sont même interdites puisqu’elles représentent une expression identitaire.

Le contrôle soviétique ne s’arrête cependant pas à la simple répression et Dalia Urbanavičienė me partage le fruit de ses recherches : des chorégraphes russes, souvent professionnels du Ballet, se sont attachés à écrire des danses « traditionnelles » pendant la période soviétique. La plupart se sont fondées sur ce qui existait déjà et n’ont fait qu'institutionnaliser des variations de pas et de chants, revenant à créer une version officielle d’une danse. D’autres ont été créées de toute pièce, ne correspondant nullement à la tradition dansée lituanienne. Par l’écriture des pas, le pouvoir communiste contrôle les variations qui, en tant que patrimoine vivant, pourraient encore émerger et fige ainsi l’expression culturelle. Les écrits figent les pas, les mélodies et les chants, les costumes deviennent tous identiques : le particularisme est donc limité. C’est bien un cadre qui a été posé, permettant d’éliminer que qu’ils ne voulaient pas voir et d’empêcher l’émergence de choses qui pourraient être préjudiciables.


Un exemple de « danse de scène » avec des costumes et pas identiques pour tous. / Source : http://www.dainusvente.lt

En effet, de nouveaux chants révolutionnaires ou antisoviétiques auraient pu être ajoutés à ces moments de danses. C’est ce qu’a fait  la Lettone Sandra Kaltiene (Song to kill a giant) après l’indépendance. À cela s’ajoute un contrôle aussi sur les moments de représentation : les danses ne prennent plus place sur l’initiative des habitants mais font l’objet de représentations officielles sur des scènes. On passe ainsi d’un moment d’échange entre deux danseurs à un moment officiel de reproduction d’une partition, tant musicale que dansée. En évitant l’interdiction totale, le contrôle se fait sourd et permet d’éviter une réaction trop forte des habitants qui luttent déjà pour leur vie quotidienne. Néanmoins, cela prive les Lituaniens de ce moment d’échange important pour la création de liens au sein de la communauté.

Ce passage à l’écrit est lourd en conséquence pour la danse lituanienne. Il est en partie positif puisqu’il permet de garder une trace durable de la danse et de ne pas perdre la mémoire des chants et des pas. Néanmoins, l’encadrement que cela induit a fortement réduit la variété. L’improvisation n’étant plus autorisée, la richesse des danses traditionnelles a été amputée de ses variations. De plus, un basculement s’opère entre les objectifs de ces deux versions. La danse traditionnelle est l’expression d’un moment convivial partagé où la complicité des deux danseurs crée l’échange et les liens. Pouvoir innover donne à chaque danseur une possibilité de se démarquer et d’être dans cette identité lituanienne. À contrario, la danse écrite et dansée sur scène supprime le vécu pour le représenté; non pas que l’échange soit totalement supprimé mais le but est bien de montrer avant de partager un moment de complicité. Dalia Urbanavičienė, pourtant spécialiste du sujet, insiste aussi sur la difficulté à différencier ce que serait une version officielle de ce que serait une version « originale ». Les versions officielles s’étant calquées sur le traditionnel, il faut sortir du carcan rigide de la partition et redonner la liberté de l’improvisation pour espérer renouer avec une version plus traditionnelle. Avec une génération d’oubli qui, pour se protéger, a en partie mis de côté ses traditions, la chercheuse constate que les versions officielles sont aujourd’hui largement pratiquées mais le but premier de ses danses est perdu.

Le régime soviétique avait donc bien saisi à quel point l’expression culturelle était centrale dans la création d’une solidarité au sein d’une communauté et c’est pour cela qu’un contrôle, par la standardisation des pratiques, a été mis en place – empêchant ainsi toute forme de résistance.

La situation aujourd’hui : un retour de la jeunesse dans les communautés dansantes

Ces cinquante ans d’occupation n’ont pas été suffisant pour supprimer toute mémoire concernant les manières traditionnelles de danser. Pendant cette période, en famille, on continuait secrètement de se transmettre les pas et les chants. Le souvenir de ses danses, bien qu’altéré, a été conservé. Bien qu'étouffées, ces célébrations baltes sont restées des bases importantes pour l’identité de ses populations, à tel point que Heinz Valk parle de « révolution chantante de 1987-1990 » qui conduit à la manifestation pacifique de la Voie Balte de 1989 où les trois pays ont formé une chaîne humaine de Vilnius à Tallinn pour réclamer leur indépendance. Une explosion de l’intérêt pour les danses traditionnelles a alors été observée dans tous les pays baltes, au point de protéger cet héritage et d’organiser d’immenses manifestations de chants et de danses avec des complexes pour les accueillir.


Vingis Parc de Vilnius, la même arène existe aussi à Tallinn. / Source : http://www.dainusvente.lt

Les groupes de danses dites traditionnelles se comptent par centaines dans la capitale et chaque université a le sien, au même titre que l’équipe de basketball. Ces danseurs revêtent fièrement, dès le plus jeune âge, les costumes de danseurs et participent à de grandes célébrations comme celle de Dainu Svente partagé avec les autres pays Baltes.

Lors des cours de danse, nous avons pu remarquer la présence de toutes les générations mais celle qui est née sous l’indépendance était majoritaire. Dalia Urbanavičienė nuance cependant cette observation : les jeunes ne sont pas si présents dans les groupes de danse. La majorité de la jeune génération a hérité de cette représentation désuète des danses traditionnelles, vieilles coutumes rurales des villages. La génération suivante ne danse presque pas, la transmission s’étant perdue dans la répression des coutumes. Elle insiste aussi sur la distinction entre tous ces groupes de danse qui s’entraînent pour la représentation et suivent les partitions héritées des retranscriptions des danseurs professionnels et celui, comme le sien, qui laisse une grande liberté aux danseurs et aux musiciens. Des groupes comme le sien, il n’y en a que deux à Vilnius, nous a-t-elle confié. Elle s’émerveille d’avoir été la première, en 1992, en Lituanie, à recréer cette ambiance de communauté « ouverte » précise-t-elle, prête à accueillir tout nouveau curieux qui souhaiterait les rejoindre. Elle réunit, deux fois par semaines, des gens aux valeurs communes qui improvisent sur les musiques traditionnelles, essayant de retrouver ce qui a été effacé par l’écriture soviétique et redonnant son rôle social à ces moments conviviaux, comme une vraie fête de village.

La Lituanie existe depuis longtemps, tout en ayant toujours été sous domination extérieure. Elle est indépendante depuis trente ans, avec ses propres frontières, détachée des Polonais, des Allemands ou des Russes. Son drapeau et sa langue sont des symboles forts de cette unicité qui marquent son identité et que les Lituaniens brandissent fièrement. Le rapport aux autres traditions qui participent de l’identité du pays est cependant plus nuancé. Entre folklore rural qui s’opposerait à une Lituanie moderne bien ancrée dans le XXIe siècle et une base pour créer une identité nationale forte, les coutumes ont du mal à s’affirmer et à rythmer la vie urbaine. La Lituanie a récemment lancé une politique de mise en valeur de l’ethnoculture2 pour que les expressions culturelles traditionnelles qui ont été forgées par les Lituaniens ne soient plus dévalorisée et vues comme des vieilleries. Même si la danse folklorique est aujourd’hui reconnue et protégée en Lituanie, les grands festivals mettent encore en avant la danse de scène. Cette « danse musée » a avant tout pour vocation de maintenir vivant le souvenir d’un héritage. La danse traditionnelle avec toutes ses interactions reste bien encore menacée. Le rapport des Lituaniens à la danse folklorique est alors révélateur d’un rapport plus global à leur identité. Derrière cela, l’objectif est de permettre aux Lituaniens de se réapproprier leur culture et de renouer le contact avec les savoirs des générations passées en surmontant, une bonne fois pour toute, l’occupation soviétique – tout en essayant de composer avec cet héritage, l’identité culturelle lituanienne doit trouver un nouvel équilibre.

Ce Regard sur a été écrit par Aude Christophe

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1 - Geisha Fontaine, Les 100 mots de la Danse, PUF, « Que sais-je ? », 2018
2 - Regroupe aussi bien la danse, les chants, la musique et l’artisanat.

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