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Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Regard sur la peinture de Petrykivka

En Ukraine, l’engagement de l'État dans la préservation et la protection du patrimoine culturel immatériel est un phénomène relativement récent. C’est en 2008 que l'Ukraine a adhéré à la Convention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Pour la mise en œuvre des principales dispositions de la Convention, le Ministère de la Culture a approuvé le premier Inventaire des éléments du patrimoine immatériel de l'Ukraine en 2012. Actuellement, huit pratiques font l'objet de l'inventaire national : parmi elles, on compte deux éléments inscrits sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité : les chants cosaques de la région de Dnipropetrovsk et la peinture décorative de Petrykivka. 

Cette dernière est une expression particulièrement marquante de l’art décoratif ukrainien. Étant étroitement lié avec la vie quotidienne, il donne un aperçu de sa culture collective, il reflète ses goûts esthétiques et il joue un rôle primordial dans la construction de son identité.

La peinture décorative de Petrykivka est originaire du village du même nom, situé dans la région de Dnipropetrovsk. Les premiers exemples de ce style datent du 17ème siècle. Ill s’agissait alors principalement d’ornementation et plus spécialement de la peinture murale et du décor des objets domestiques.  

Les motifs d'ornements étaient souvent imprégnés de symbolisme et de connotations spirituelles. Aussi, en dehors de sa fonction décorative, l’image avait une dimension pratique : ses signes racontaient chaque aspect de la vie ordinaire, ils permettaient d’interagir avec le monde surnaturel, et ils occupaient une place centrale dans les rites et fêtes traditionnels. Malgré le fait que le sens du sacré se soit affaibli progressivement, le rôle de l’ornementation est resté crucial. De nos jours, elle est l’élément clé des tous les arts traditionnels ukrainiens, comme la broderie, le tissage, la céramique, la sculpture sur bois et la peinture. 

La coutume de couvrir les murs de maisons de peintures et d’ornements existait partout en Ukraine, mais à Petrykivka elle a atteint un niveau artistique remarquable. Cela est dû En grande partie au contexte historique de l’époque. Suite à la destitution du dernier hetman en 1764 et la suppression de la Sitch en 1775 par Catherine II, les Cosaques ont été forcés à se déplacer1. Petrykivka, fondé en 1772, était un des nouveaux villages habités par les Cosaques. Intégré désormais dans l’Empire Russe, le village s’est retrouvé dans une position plutôt favorable : d’un côté, il y a eu un mélange bénéfique des traditions locales et celles apportées des Zaporogues, d’un autre côté, cherchant à éviter des soulèvements des Cosaques, le gouvernement russe a donné à Petrikivka un statut spécial. Un privilège essentiel résidait dans l’exemption du village du servage, alors qu’il s’était propagé dans la plupart des territoires de l’Ukraine. Sans aucun doute, la préservation des libertés a permis aux habitants de maintenir leur art décoratif traditionnel et le développer.

 

De plus, on considérait que les villageois de cette époque disposaient de temps libre suffisant pour s’adonner à la peinture. Chaque année pour les fêtes de Noël et de Pâques, les décorations étaient renouvelées et le savoir-faire était ainsi transmis de génération en génération. Au début du XIXe siècle, Petrikivka est devenu un important centre commercial de la région. Trois fois par an il y avait des foires et la production locale étaient particulièrement appréciée. Après un certain temps un groupe de maîtres artisans peignant des traîneaux, des coffres, des tissus destinés à la vente s’est créé. Ainsi, cette pratique a dépassé le cadre d’usage domestique et a acquis une clientèle externe.

L’art décoratif de Petrikivka s'est montré résistant aux bouleversements sociopolitiques du début du XXe siècle. Avec l'avènement du pouvoir soviétique, l’accent fut mis sur l’élimination de l'inégalité à tout prix. Le nouvel ordre politique prévoyait, entre autres, l'initiation progressive du peuple à la culture et « l’enracinement » des nationalités non-russes.  En Ukraine, la politique d’enracinement visait à renforcer le pouvoir soviétique face à l'opposition massive. Pour les atténuer, le régime communiste s’est tourné vers la promotion de la langue ukrainienne dans la vie publique et a donné son soutien au domaine culturel. Malheureusement, ces politiques furent de courte durée, car elles ont été brusquement interrompues par les répressions collectives et par la Seconde guerre mondiale. 

Toutefois, au cours de cette période la peinture de Petrykivka devint connue du large public et institutionnalisée. Entre 1936 et 1941 à Kiev, à Moscou et à Leningrad eurent lieu de grandes expositions d'art traditionnel ukrainien. Il est impossible d’estimer le rôle des artisans locaux dans la recherche de moyens pour sauvegarder la tradition et pour l’adapter à la vie moderne. Grâce à leurs efforts, une école d'art proposant un apprentissage de deux ans s’est ouverte à Petrikivka. Par ailleurs, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, la production d’objets peints est passée à l’échelle industrielle. La peinture était d’abord introduite à l'usine de souvenirs de Kiev. Après cela, elle fut utilisée par des manufacturiers de l'usine de céramique de Kiev. Parallèlement, des recherches créatives furent menées sur la peinture de l'architecture urbaine et dans l'impression. Cette extension du champ d'application permit au style de devenir reconnaissable et beaucoup utilisé dans la fabrication de souvenirs.

Il est difficile d’estimer la dévotion des peintres à l’égard de la sauvegarde de l’art de Petrykivka. En unissant des coutumes anciennes à des techniques nouvelles, ils ont fait en sorte que les créations réalisées sur papier, bois, tissu, verre, céramique et métal, comptent parmi les symboles ukrainiens les plus connus dans l’Union Soviétique. Certains individus méritent une mention particulière, notamment Olexander Stativa (1898-1965), qui a fondé l’École de peinture décorative de Petrykivka, et Fedir Panko (1924-2007), qui l’a fait renaître après la Seconde guerre mondiale. Parmi les artistes les plus connus figurent Tetiana Pata (1884-1976), Nadiya Bilokin (1893-1981), Vira et Galina Pavlenko (1912-1991 ; 1919-2008), Marpha Timtchenko (1922- 2009), Pelagia Gloutchenko (1908-1983), Ivan Zagorodny (1915-2006), Vassil Sokolenko (1922-2018).

Les peintres mentionnés ci-dessus et d'autres individus engagés sont ceux à qui nous devons la conservation de cet art national. Malheureusement, pendant toute la période d’après-guerre (1945-1989), le soutien aux arts locaux ne figurait pas dans la liste des priorités des pouvoirs soviétiques. Néanmoins, en grande partie grâce aux initiatives individuelles, une fabrique comprenant  un atelier d'art spécialisé fonctionna tout au long de cette période. Après une réorganisation en 1979, la fabrique accommodait une centaine d’employés qualifiés. Pendant l'Olympiade de 1980, elle fut l’un des fournisseurs officiels des souvenirs. D’ailleurs, elle disposait de sa propre infrastructure industrielle comprenant une chaufferie, une prise d'eau et des installations de traitement des eaux usées. L’augmentation de la production  stimula par ailleurs l'aménagement du territoire. De nouvelles maisons furent construites pour les ouvriers ainsi qu’une crèche et une école élémentaire pour 140 enfants. 

L’année 1991 fut une année marquante pour la nation ukrainienne. Le 24 août, le Parlement ukrainien adopta l'Acte de déclaration d'indépendance. Celui-ci a été suivi d’un référendum avec un taux de participation de 84% et ou les électeurs se prononcèrent à 92 % pour l’indépendance. Pourtant, cet essor national et culturel fut entravé par la crise économique. Comme la plupart des anciennes républiques soviétiques dans les années 1990, le pays  subit d'énormes baisses de production et une inflation galopante. Dans des conditions pareilles, les autorités publiques ne prêtaient pas davantage attention aux aspects culturels et ce n’est qu’au début des années 2000 qu’elles  commencèrent à promouvoir la peinture de Petrikivka. À l’époque, l’Ukraine indépendante cherchait à renouer avec son identité et créer une image positive auprès de la communauté internationale. Par conséquent, l’infrastructure touristique a bénéficié des investissements nécessaires. Depuis,  différents projets ont été mis en place afin de susciter l'intérêt des visiteurs, y compris des itinéraires pédagogiques et de nombreuses expositions partout dans le pays.

De plus, les objets décorés font partie des produits d'exportation culturelle ukrainienne. La minutie du travail, les beaux dégradés des couleurs et un style caractéristique les rendent attrayants aux yeux des spectateurs. Depuis les quinze dernières années, plus de 50 expositions de peintures de Petrikivka ont eu lieu dans de nombreux pays du monde. Ainsi, les tableaux ont été présentés aux ambassades ukrainiennes, dans les pays de l'Union européenne, au Parlement européen à Bruxelles, au siège de l'UNESCO à Paris ou encore  au Musée d'art moderne du Koweït.

Le succès est sans doute dû à l'attrait esthétique assuré par le recours aux compositions florales et aux couleurs vives. En général, la peinture de Petrikivka est facilement reconnaissable grâce à la prédominance des fleurs existantes ou parfois imaginaires, inconnues dans la nature, mais inspirées d’une observation méticuleuse de la nature locale.

On peut observer que dans toutes les créations de ce style, des fleurs et des feuilles sont soit tournées vers le spectateur soit dessinées en demi-profil. Les détails les plus fins sont bien discernables sur fond blanc grâce à des contours nets et des lignes multicolores. On utilise une peinture épaisse où chaque touche est visible. Les éléments n'interfèrent pas les uns avec les autres et ne se chevauchent pas : une feuille ne cache pas une fleur ou une tige etc. Cela permet de créer une image intense, tout en évitant les entassements des détails superflus. Avant l’apparition des peintures synthétiques, on utilisait des colorants naturels à la base de jus de baies de sureau, de cerises ou de mûres, de pétales de tournesol et de pelures d'oignon. Le jus végétal était mélangé à de l'argile blanche ou de l'argile rouge, de la suie, du charbon de bois. Ainsi, ce qui distingue la peinture de Petrikivka est sa base technique immuable, même si les compositions se perfectionnent de génération en génération.

Il est intéressant de remarquer que la peinture traditionnelle donne aussi un aperçu des espèces végétales du centre de l'Ukraine et de leurs significations folkloriques. Pour n'en citer que quelques-uns : un tournesol est un gardien de la maison et de la chaleur familiale ; une camomille symbolise la gentillesse et la tendresse ; un lis blanc représente l'immortalité de l'âme humain ; une ciboulette - l'unité de la famille ; une alcée est un symbole de la prouesse et de l'irrévérence cosaque.

Sur le plan conceptuel, les ornements végétaux représentent l'Arbre de vie, un archétype existant depuis de nombreux siècles partout dans le monde. Selon la mythologie ukrainienne, l’arbre a une fonction d’intermédiaire. C’est une sorte d'axe de l'univers englobant la terre et le ciel, les gens et les dieux, la matière et l'esprit. Par conséquent, un arbre rassemblait tous les aspects de l’existence humaine : c'était une jonction entre le ciel, la terre et le monde souterrain, un lien avec la communauté, une représentation du combat entre le bien et le mal. Comme les dessins rendaient hommage aux déités et à la nature, une maison nouvellement construite devenait habitable seulement après la décoration de ses murs. Selon les croyances populaires, les ornements étaient en mesure de distraire et de confondre des entités maléfiques, d’apporter de bonnes récoltes, la santé et la prospérité. Souvent on pouvait aussi trouver les oiseaux, gardiens de l’Arbre de vie. Ils étaient placés soit au fond du tronc (où ils paraient aux mauvais esprits et au sortilège) ; soit au sommet, d’où ils offraient la lumière au monde et aux hommes. Tout comme les fleurs, chaque oiseau a sa propre signification : les faisans désignent la floraison et la bonne chance ; l’oiseau de feu est un symbole du Soleil ; le pigeon exprime la dévotion et parfois l'image de Dieu ; le coq est un symbole de renaissance et de nouveau départ ; le coucou évoque l'écoulement du temps et les cycles de la vie éternelle ; la chouette - sagesse, la connaissance et l’apprentissage. 

Le peuple ukrainien tient beaucoup à la tradition de la peinture de Petrikovka. L’étude attentive de cet art donne un regard plus large sur l'histoire, les croyances et les coutumes ukrainiennes. Pendant des siècles, les gens ont peint les murs de leurs maisons par de belles décorations florales. Ces peintures, qui reflètent un aspect positif de la vie, ont été conservées et transmises aux générations futures, même sous le régime soviétique et les épreuves de la Seconde guerre mondiale. C’est pourquoi aujourd'hui cet art est considéré comme un symbole de l’intégrité et de la renaissance nationale.

Bibliographie:

Natalia Gluhenka, “Petrykivsky decorative painting”. Kiev: Mistetstvo, 1965
Galina Gubanova “Album de reproductions "Petrykivka". –Kiev : Dniproknyga, 2001
Sergey Tanadaichuk -“Symbols  végétal dans le folklore ukrainien“, Ukrainian Culture. - 2002. - No. 11-12'02. - P. 36-37.
http://petrykivka.dp.ua/ : Site dédié à la peinture de Petrykivka. Le projet lancé en 2011 par Igor Lisny pour populariser la peinture en Ukraine et dans le monde.
http://uartlib.org/ : Bibliothèque en ligne de l'art ukrainien, fondée par Kateryna Lebedieva qui rassemble et conserve des livres sur l'art ukrainien, publiés au XXe siècle, ainsi que des informations et des articles sur les artistes ukrainiens.

source des illustrations : uartlib.org

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1 La Sitch des Zaporogues était une organisation territoriale, politique, militaire et sociale des Cosaques ukrainiens. Elle était dirigée par un hetman et une assemblée des Cosaques appelée Rada.

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