Patrimoine sans frontières

Qu'est-ce qu'un "Regard sur" ?

Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Regard sur le patrimoine culturel et naturel groenlandais

En mai 2016, le Centre du Patrimoine mondial de l’UNESCO, le Programme des Nations Unies pour l’environnement et l’Union of Concerned Scientists ont publié un rapport alertant sur la vulnérabilité croissante aux changements climatiques de certains sites classés au patrimoine mondial (il est consultable librement sur le site de l’UNESCO : http://whc.unesco.org/en/activities/883/). S’il fournit des informations actualisées sur les effets du réchauffement climatique, ce rapport se donne surtout pour but d’être une base de travail pour le futur et la gestion, notamment touristique, de ces sites patrimoniaux exceptionnels menacés.

C’est donc à travers l’exemple de 31 sites classés que ce rapport traite des rapports complexes entre changements climatiques, patrimoines culturels et naturels, et tourisme. Cependant, ce « Regard sur » se focalisera sur le cas du Groenland, premier pays concerné par le réchauffement climatique et est suivi par un entretien avec l'archéologue danois spécialisé sur le Groenland, Christian Koch Madsen.

Fonte des glaces et tourisme polaire

Ainsi, les concentrations de dioxyde de carbone dans l’atmosphère sont aujourd’hui les plus élevées des 800 000 dernières années, du fait de l’activité humaine, entraînant une hausse de 1°C de la température globale sur Terre depuis 1880. Cette hausse des températures a notamment pour effet de causer la fonte des glaces. Le fjord glacé d’Ilulissat au Groenland, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2004, en est l’exemple emblématique. Pourtant situé à 400 kilomètres au nord du Cercle Arctique, le site accueille environ 60 000 touristes chaque année. L’endroit est en effet spectaculaire ! Là-bas, l’immense glacier Jakobshavn (ou Sermeq Kujalleq en groenlandais) rencontre l'océan, et durant l’été, la glace s’effrite et s’effondre dans la baille. Le phénomène est impressionnant, comme cette vidéo amateur peut l’attester (https://www.youtube.com/watch?v=PUAwR16ogLQicr).

Le gouvernement groenlandais cherche d’ailleurs à promouvoir le fjord glacé d’Ilulissat comme une destination touristique à visiter avant que Sermeq Kujalleq ne fonde totalement. Le glacier rétrécit actuellement à une vitesse folle, de l’ordre de 17 kilomètres pour la seule année 2012 ! Parallèlement, le nombre de bateaux de tourisme dans la baie a triplé entre 2003 et 2008, passant de 13 à 39 en cinq années. À cette vitesse, la calotte glacière groenlandaise pourrait fondre complètement d’ici mille ans, augmentant ainsi le niveau des mers de 65 mètres aux quatre coins du globe. Mais si le gouvernement groenlandais présente la visite d’Ilulissat comme un moyen de prendre conscience de l’urgence de la situation climatique, d’aucuns pourraient remarquer que la promotion d’un tourisme de masse ne saurait arranger la santé de Sermeq Kujalleq. Le tourisme serait pour l’instant responsable à hauteur de 5% du total des émissions de carbone, un chiffre qui prévoit de doubler durant les vingt-cinq prochaines années.

Fig. 1: L’érosion côtière, causée par le manque de glace et d’iceberg qui agissent normalement comme des barrières naturelles face aux vagues, constitue une menace majeure au patrimoine culturel groenlandais. Ici à Kangerluarsorujuk, une ferme scandinave est en train d’être emportée par la mer (photo: C.K. Madsen 2006).

Une archéologie de l’urgence

La hausse du niveau des mers est difficile à appréhender et notre esprit a tendance à la repousser à un avenir lointain, mais la fonte des glaces pose déjà des problèmes immédiats. Si la fonte de Sermeq Kujalleq offre pour l’heure le spectacle fracassant de la destruction d’un morceau du patrimoine naturel mondial, en coulisses, le patrimoine culturel mondial et groenlandais est lui aussi menacé.

Le Groenland abrite environ 6 000 sites archéologiques recelant chacun des trésors culturels. Relativement peu de choses sont connues à propos des premières cultures humaines établies au Groenland. Les premiers habitants ont immigré il y a plus de quatre millénaires, en provenance du continent américain. Ces cultures, arrivées par vagues successives, ce sont celles d’Independence I (II° millénaire avant J.C.) et II (Ier millénaire av J.C.), celle de Saqqaq (Ier millénaire av J.C.) et celle de Dorset (début de notre ère). Au X° siècle, la dernière vague d’immigration en provenance du continent américain, la culture Thulé, se stabilise sur le territoire pour constituer les descendants des habitants actuels. Au même moment, les Vikings, en provenance d’Islande, pénètrent également sur le territoire. Ils y resteront plus de quatre siècles, et au XVIII° siècle, une autre population européenne s’installe, composée de Danois, majoritairement chasseurs de baleines.

Fig. 2 : L’augmentation brutale de la couverture végétale est un danger causé par le changement climatique assez inattendu pour le patrimoine culturel groenlandais. Ici, dans le Austmannadal, les ruines scandinaves sont désormais totalement envahies par des arbustes (photo: C.K. Madsen 2012).

Ainsi, les sols du Groenland enferment de nombreux vestiges liés à ces différentes cultures humaines, et certains archéologues s’attellent actuellement à les étudier pour en apprendre plus sur leurs coutumes et modes de vie. Mais le savoir sur ces cultures est menacé par les changements climatiques. Des orages plus nombreux et plus puissants dégradent certains monuments culturels situés pour la plupart près des côtes, moins protégées par les icebergs. Surtout, la fonte du permafrost, la partie du sol constamment gelée, entraîne la prolifération de bactéries et de moisissures qui attaquent les divers os et matériaux en bois de ces cultures millénaires, quand ces vestiges ne sombrent pas tout simplement dans l'océan. Dix mètres de côtes ont été submergées durant les 80 dernières années !

Selon des recherches récentes, dans moins d’un siècle ces traces archéologiques pourraient disparaître, emportant avec elles les mystères des cultures Saqqaq et Dorset, mais aussi de nombreuses informations sur les cultures humaines de l’âge de pierre car seul le permafrost a pu conserver des matériaux non-constitués de pierre et appartenant à des cultures aussi anciennes.

Ce phénomène de dégradation est très rapide car la prolifération des bactéries permise par la hausse des températures engendre de la chaleur et accélère à son tour la fonte des glaces. Bien sûr, la fonte du permafrost n’a pas que des conséquences sur le patrimoine culturel mondial. Le permafrost enferme deux fois plus de dioxyde de carbone que ce que contient actuellement l’atmosphère. Si cette masse de gaz venait à être relâchée dans l’atmosphère, les conséquences pourraient être dramatiques, mais la recherche scientifique n’a pas encore de certitudes sur les modalités de relâchement de ce CO2.

Fig 3: Un amas exposé et s’érodant de la culture Thulé, riche en vestiges artisanaux et organiques qui chaque année se perdent dans la mer, causant une perte irrémédiable de savoirs (photo: Roberto Fortuna 2016).

Bien sombres sont donc les regards posés sur le Groenland

Pour tenter d’éclaircir cette situation sous un autre angle, Patrimoine sans frontières a contacté en novembre 2016 M. Christian Koch Madsen, un archéologue danois en mission au Groenland. Nous avons évoqué l’impact du changement climatique sur le patrimoine culturel groenlandais, et les actions entreprises en réaction à l’urgence de la situation.

PSF : Christian Koch Madsen, pour commencer, pouvez-vous s’il vous plait nous présenter votre parcours et votre travail actuel ?

C.K.M. : Mon activité professionnelle se divise en deux : je suis conservateur à mi-temps aux Archives et au Musée National du Groenland, et également en post-doctorat avec le Musée National du Danemark. J’ai travaillé sur l’archéologie groenlandaise durant ces douze dernières années, sur des projets de recherches mais aussi de conservation. D’un point de vue académique, je m’intéresse surtout à l’archéologie nordique, notamment aux habitations et aux usages de la terre, mais je suis également attiré par les autres périodes de l’histoire et de la préhistoire groenlandaise. Je m’engage aussi de plus en plus sur les questions de dynamiques entres les humains et leur environnement dans l’archéologie arctique en général.

A votre avis, quelles sont les problématiques archéologiques les plus importantes au Groenland aujourd’hui ?

Notre problème le plus urgent est lié au changement climatique rapide qui se développe en arctique et qui constitue une grande menace potentielle, voire un danger déjà présent, pour nos paysages culturels. Dans le passé, nous pouvions compter dans une grande mesure sur nos environnements plutôt stables, frais et secs, ainsi que sur une population et un développement industriel limité afin de protéger les sites patrimoniaux groenlandais préservés qui renferment parfois des objets manufacturés vieux de 4 500 années. Avec le réchauffement climatique, nos environnements se transforment, ce qui se traduit par une détérioration du permafrost, une érosion qui s’accentue et une couverture végétale qui s’accroit, etc… Tous ces facteurs viennent fortement perturber la préservation des objets et des caractéristiques nous renseignant sur la vie humaine en arctique il y a plus de 4000 années. Avec seulement une poignée d’archéologues locaux et de chercheurs étrangers saisonniers, des ressources limitées, et une saison de travail courte, nous avons très peu de possibilités pour superviser notre vaste pays et pour sauver ou documenter le patrimoine qui est d’ores et déjà en train d’être perdu.

Est-ce que quelqu’un aborde vraiment ce problème à travers des programmes ou une action spécifique ?

Afin de fournir aux gestionnaires du patrimoine des moyens d’améliorer la situation menaçante que je viens de décrire, les musées nationaux du Danemark et du Groenland ont mis en place pour les trois prochaines années un programme de recherche et de surveillance scientifique chargé de déterminer l’importance, l’étendue et l’échelle de ces menaces liées au changement climatique sur les sites patrimoniaux groenlandais et sur leur préservation. Ce projet est basé sur le postulat que nous ne pouvons, de façon réaliste, sauver qu’une petite proportion de ces sites patrimoniaux menacés. Il a donc pour but d’équiper les gestionnaires du patrimoine en outils leur permettant de déterminer où et quand les menaces pour les sites patrimoniaux sont les plus grandes, afin qu’ils puissent planifier et organiser au mieux leurs efforts de sauvetage clairement limités, et qu’ils puissent guider les chercheurs étrangers sur les sites où ils seront les plus utiles pour aider l’action des Archives et du Musée National du Groenland.

De nombreuses cultures humaines se sont jadis développés au Groenland. Comment décrirez-vous la relation des groenlandais actuels avec leur patrimoine culturel ? Sont-ils conscients de la diversité de ce patrimoine ? Se sentent-ils liés à un en particulier ?

L'identité et la conscience de soi des Inuits actuels sont principalement liées à leur compréhension de leurs ancêtres immédiats, la culture Inuit Thulé. Que ce soit à travers la politique ou la culture, les Groenlandais célèbrent leurs ancêtres, leurs prouesses, leur capacité à s’adapter, et leur connaissance de la terre et de la nature. Clairement, ce patrimoine culturel forme un aspect très important des groenlandais d’aujourd’hui. L’intérêt des groenlandais envers le patrimoine culturel d’autres cultures groenlandaises diffèrent ensuite assez selon des motifs régionaux, c’est-à-dire selon qu’ils vivent à proximité ou qu’ils connaissent bien un site patrimonial d’une de ces anciennes cultures. En général, et comme dans d’autres pays d’ailleurs, le patrimoine culturel est souvent mobilisé comme un idiome idéalisé et sans nuances par les politiciens avec d’évoquer certains sentiments dans la population qui favoriseront leurs arguments actuels. Cependant, il y a aussi des contre-exemples, où la compréhension et l’hommage au patrimoine culturel sont utilisés positivement comme des arguments puissants en faveur de la construction de la nation et de l’identité groenlandaise.

Le Groenlandais détient hélas le taux de suicide le plus élevé dans le monde. Selon certains spécialistes, ce problème peut être relié à « l’anomie » de la culture Inuit ? Selon vous, est-ce que l’archéologie et la promotion du patrimoine culturel peuvent apporter un changement ?

Hmmm, c’est une question difficile. Nous pouvons certainement permettre d’aider ces gens à posséder une certaine conscience et une certaine fierté vis-à-vis de leurs origines culturelles, qui peuvent ensuite, à un niveau personnel, les aider à se sentir plus établis dans leur monde et plus connectés à leur passé et à leur présent. Il y a plusieurs études qui montrent comment le patrimoine culturel peut avoir un effet positif sur la santé et le bien-être public. Mais à part cela, je ne vois pas quel rôle le patrimoine culturel joue ou peut jouer sur les tendances du taux de suicide.

[Note  de l'auteur : Un article particulièrement éclairant approfondit les problématiques liées au fort taux de suicides au Groenland, il est consultable (en anglais) à l’adresse suivante : http://www.npr.org/sections/goatsandsoda/2016/04/21/474847921/the-arctic-suicides-its-not-the-dark-that-kills-you]

Sources :

sciencenordic.com
unesco.org
universalis.fr
remains.eu (projet auquel participe Christian Koch Madsen)

Le projet REMAINS - REsearch and Management of Archaeological sites IN a changing environment and Society (en français : recherche et gestion des sites archéologiques dans un environnement naturel et social changeant) - a pour objectifs de comprendre la manière dont le changement climatique affecte la préservation des sites archéologique et les tissus organiques, de créer des outils pour l’identification de sites archéologiques menacés tout en développant une stratégie pour leur sauvegarde - plus d'info : http://remains.eu/about%20remains.html.

Installation d’un appareil de contrôle et fouille d’une ferme scandinave dans la région du fjord de Nuuk

Installation d’un appareil de contrôle et fouille d’une ferme scandinave dans la région du fjord de Nuuk
Photo: C.K. Madsen 2012

Les drones forment le nouvel équipement archéologique standard dans les programmes d’observations de sites patrimoniaux

Les drones forment le nouvel équipement archéologique standard dans les programmes d’observations de sites patrimoniaux
Photo: Roberto Fortuna 2016

Un amas bien conservé de la culture Thulé est analysé à l’occasion du projet REMAINS of Greenland. Des étudiants locaux sont impliquées dans le projet afin de les entraîner à être les conservateurs du patrimoine de demain.

Un amas bien conservé de la culture Thulé est analysé à l’occasion du projet REMAINS of Greenland. Des étudiants locaux sont impliquées dans le projet afin de les entraîner à être les conservateurs du patrimoine de demain.
Photo: Roberto Fortuna 2016

Dans le cadre du projet REMAINS of Greenland des appareils de contrôle sont installés sur des sites patrimoniaux variés afin de déterminer les causes, les processus et la rapidité de la dégradation de ces sites à cause du climat.

Dans le cadre du projet REMAINS of Greenland des appareils de contrôle sont installés sur des sites patrimoniaux variés afin de déterminer les causes, les processus et la rapidité de la dégradation de ces sites à cause du climat.
Photo: Roberto Fortuna
Photo: Roberto Fortuna

Des étudiants groenlandais inspectent certaines attractions archéologiques qui, au Groenland, sont pour la plupart clairement visibles à la surface du sol.

Des étudiants groenlandais inspectent certaines attractions archéologiques qui, au Groenland, sont pour la plupart clairement visibles à la surface du sol.
photo: C.K. Madsen 2016

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