Patrimoine sans frontières

Qu'est-ce qu'un "Regard sur" ?

Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Regard sur "Mémoire et immigration", le cas d'Ouro Preto au Brésil

Ouro Preto au Brésil dont le nom signifie « or noir » et le Bassin minier au Nord de la France sont des territoires à échelle différente : le premier est une ville située dans l’État du Minas Gerais, le second est un espace plus étendu constitué d’un ensemble de villes ayant en commun l’exploitation du charbon. Les deux espaces ont connu une période de développement prospère lié à l’activité minière. Touchés ensuite par la crise et la fermeture des mines, ils ont été amenés à se réinventer en se tournant vers une politique de mise en valeur du patrimoine minier.
À travers une série de deux « Regards sur », nous allons découvrir ces deux contextes historiques, sociaux et patrimoniaux.

La découverte des mines d’or à Ouro Preto, appelée auparavant Vila Rica (Ville riche) date  du XVIIème siècle et s’est faite par les paulistes, les missionnaires de Saint-Paul, sous la demande du  roi du Portugal, Juan IV.

Dès lors, des esclaves originaires pour la plupart du Golfe de Guinée y ont été amenés afin d’y travailler, étant jugés plus résistants que les Indiens présents au Brésil.

La culture locale à Ouro Preto s’est formée par le métissage des populations, issues de l’esclavage et de la colonisation européenne. « Ouro Preto est un mélange culturel entre les saveurs indigènes, la force africaine et l’exploration portugaise », comme l’explique un responsable politique. Les multiples traces de cette histoire locale se manifestent sous différentes formes, comme l’illustre l’intégration dans le vocabulaire quotidien au Brésil de nombreux mots tirés des langues africaines. Le portugais brésilien est issu de cette rencontre des cultures. La Feijoada Tropeira, plat traditionnel typique du Minas Gerais, est un mélange d’haricots noirs, de plantes locales et de porc. Il fut, à l’origine, un plat cuisiné par les esclaves qui se nourrissaient d’ingrédients peu coûteux et de plantes trouvées dans la nature.  

La difficile mise en valeur du patrimoine matériel de l’immigration

Le centre historique de la ville a été classé au Patrimoine Mondial de l’UNESCO en 1980 pour la raison suivante : « Le patrimoine bâti de la ville historique d’Ouro Preto est un témoignage exceptionnel des talents créatifs d’une société fondée sur la richesse minière des pionniers sous la domination coloniale portugaise. » Cette précision permet de comprendre que la mise en valeur du patrimoine se concentre sur les édifices remarquables liés aux cultures européenne et brésilienne, sans aucune évocation des cultures africaines. Pourtant, ce sont les esclaves africains qui ont édifié ces monuments. Le classement de l’UNESCO ne prend pas en compte ces mines et le patrimoine immatériel de cette époque, comme le constate une historienne : « Aujourd’hui la ville d’Ouro Preto fait partie du patrimoine mondial, mais qu’est-ce qui est patrimoine ? Juste les églises, les rues ? Et donc pas les mines, ni la culture ? Ils ont commencé à créer du patrimoine dans la ville, mais cela a été fait par les élites, par les modernistes. Ils n’étaient pas de la ville donc ils se sont juste occupés de la structure de la ville, des églises, ils se moquaient de toutes les choses qui ont créé cette société... » En effet, la candidature au Patrimoine Mondial n’a pas été portée par les acteurs locaux mais par le gouvernement brésilien.

La place Tiradentes à Ouro Preto, exemple d’un patrimoine colonial inscrit à l’UNESCO.

L’école comme potentiel acteur de transmission de la mémoire de l’immigration

À Ouro Preto et plus largement au Brésil, une historienne explique qu’« aujourd’hui à l’école, à l’université, ce n’est pas la vraie histoire que les enfants et les jeunes apprennent, c’est seulement l’histoire des blancs. » Cette problématique, devenue une question nationale, a été traitée dans la législation brésilienne. En 2003, le gouvernement fédéral a créé une loi (10-639) pour inciter les écoles à transmettre l’histoire originelle sans occulter l’histoire des personnes originaires du contient africain. Il s’agit du programme A Cor da cultura (la couleur de la culture), dont l’objectif est de faire découvrir et de faire respecter la culture afro-brésilienne. La première page de ces supports montre des enfants de toutes origines qui travaillent ensemble.

 

Cependant, l’application de cette loi se heurte à des réticences. « Les supports éducatifs ont été créés, mais certaines écoles ne veulent pas que leurs professeurs enseignent cette histoire, alors que c’est dans la loi. C’est dans les bibliothèques des écoles, mais personne ne s’en sert. Étant donné que les professeurs ne peuvent pas enseigner cela correctement, ils ne le font pas. Mais il n’y a pas seulement les professeurs d’histoire qui doivent enseigner, tous les professeurs. Cela s’explique aussi par le fait que les professeurs eux-mêmes, n’ont pas appris cette histoire africaine, donc ils ne veulent pas la transmettre. Ils ont besoin d’être plus spécialisés. Ce n’est plus un problème fédéral car ils ont créé la loi, les supports, mais c’est le problème de l’Etat ou des villes même qui ne les achètent pas. Ils ne veulent pas éduquer les professeurs à enseigner ça ». Par ce témoignage, on peut comprendre que l’immigration africaine liée à l’esclavage n’est pas une chose facile à transmettre. Trois siècles plus tard, il est encore difficile de changer les habitudes d’enseignement, d’évoquer une vérité qui est difficile et différente de ce qui est enseigné depuis très longtemps.

Couvertures des livres du programme Cor da Cultura.

Mémoire et musées, la complexe équation

Le musée Casa dos Contos

Les musées d’histoire de la ville d’Ouro Preto (Museu da Inconfindencia et Museu Casa dos Contos) mettent en valeur (uniquement) les éléments douloureux de l’histoire de l’esclavage. En effet, la muséographie délaisse en grande partie les apports culturels et techniques des populations exploitées par les compagnies minières.  Regard sur ces deux musées :

Le Musée da Inconfidencia retrace l’histoire de la conquête de l’or jusqu’au mouvement contestataire, l’Inconfidencia. La muséographie n’évoque à aucun moment l’importation des techniques d’extraction de l’or par les esclaves originaires d’Afrique. L’exploitation des richesses minières est mise en lumière dans le musée comme propre aux Européens et Brésiliens qui se sont installés dans cette ville. L’évocation des esclaves africains se traduit par l’exposition des éléments de torture et de punition utilisés par leurs maîtres dans le but de les faire obéir.

On retrouve le même type de muséographie au Musée Casa dos Contos. Ce musée traite de l’histoire économique et fiscale du cycle de l’or à travers les différentes monnaies du Brésil. Une des salles (qui est en sous-sol) est consacrée à l’apport des vagues migratoires. il y est expliqué aux visiteurs que cet espace était une ancienne maison d’esclave. Même si cela n’est qu’une invention pour attirer les touristes, comme l’explique  un  professeur de tourisme : « La Casa dos Contos, on dit que c’était une habitation d’esclave mais c’est pour les touristes au fond, ils disent que c’était une ancienne Senzala, une habitation d’esclave, mais c’était l’endroit des chevaux, car c’est très humide, peu lumineux. » Selon lui, le musée Casa dos Contos, « c’est une bonne exposition des outils de torture, ça fait un peu mal mais il faut le voir. » En effet, l’évocation des esclaves africains se fait une fois de plus par la présentation d’innombrables objets de torture et des représentations montrant leurs difficiles conditions de vie.

À Ouro Preto, la mémoire des esclaves africains est directement liée à celles des Européens, et à leurs interactions. C’est la soumission, la souffrance, la dureté qui sont évoquées. Il semblerait donc qu’un choix ait été fait en fonction des intérêts des acteurs de ces musées dans la (non-)mise en valeur de la mémoire  et l’histoire de l’immigration.

La mise en valeur patrimoniale d’Ouro Preto se concentre sur le centre historique qui a été façonné par et pour les colons. Cette mise en valeur, aux niveaux éducatif, touristique ou muséal, souligne l’apport des Européens dans la culture locale et délaisse tout un pan entier de l’histoire locale, celui du travail des esclaves à la mine et leur richesse culturelle, sauf pour ce qui est des éléments de torture. Néanmoins, des initiatives privées soutenues par des habitants ont conduit à l’achat de terrains sur lesquels se trouvaient des anciennes mines d’or (la Mine du Veloso et celle de Chico-Rei), dans le but de faire découvrir l’histoire minière et la culture des esclaves. Ces intiatives locales sont assez bien reçues par la population, contrairement à l’inscription du centre-ville sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Unesco. En effet, cette inscription est perçue comme un frein au développement urbain (la réglementation des travaux), et négativement parce que celle-ci a été portée par le Gouvernement sans l’implication des habitants.

Ce Regard sur s’appuie sur les travaux de recherche de l’Atelier Mineurs du Monde 2015/2016 - Master Envar IAUL (Lille 1).
Crédit photos : © Atelier Bassin Minier –  Lille 1, 2016

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Vue d'ensemble de la ville d'Ouro Preto

Vue d'ensemble de la ville d'Ouro Preto

Musée de l'Inconfidencia

Musée de l'Inconfidencia

Il retrace l’histoire de la conquête de l’or jusqu’au mouvement contestataire, l’Inconfidencia.
L'entrée de la mine de Chico-Rei

L'entrée de la mine de Chico-Rei

Sainte-Iphigenie

Sainte-Iphigenie

Église construite par un esclave affranchi. Elle était réservée aux esclaves.
Quartier Pilar

Quartier Pilar

Ancien quartier d’installation des colons.
Quartier Antonio Dias

Quartier Antonio Dias

L'ancien quartier des missionnaires de Saint-Paul.

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