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Les "Regards sur" sont des articles qui ont pour objectif de faire connaître le monde du patrimoine culturel et de sensibiliser le grand public aux différentes causes de ce secteur. Ils sont écrits par les bénévoles de Patrimoine sans frontières.

Regard sur le patrimoine libyen millénaire

La Libye recèle un patrimoine riche et très bien conservé, pourtant peu connu en dehors des milieux spécialisés. Le pays abrite aujourd'hui les vestiges des civilisations qui s'y sont établies au fil des siècles, et ce depuis la préhistoire, comme par exemple les peintures rupestre de l'Acacus, région montagneuse située dans l'ouest de la Libye, qui font partie des témoignages les plus anciens puisque certaines d'entre elles datent de 12 000 avant J-C, ou encore les sites de Cyrène, Leptis Magna, Sabratha et Ghadamès. Outre ces sites les plus renommés, et classés au patrimoine mondial de l’humanité, le pays compte également de nombreuses reliques, tombes, églises et temples témoignant des occupations byzantines, Umayyades, ottomanes et romaines.

 

Site archéologique de Cyrène

La ville de Cyrène, fondée au VIIe siècle avant J.C., est considérée comme l'une des plus anciennes colonies grecques. Aujourd'hui, la cité est surtout connue pour ses monuments et statues de marbre qui lui valent le qualificatif de "rêve de marbre", mais elle peut également se vanter de posséder un temple dédié à Zeus plus vaste que le Parthénon d'Athènes. Pourtant, la plus illustre des cités antiques libyennes est sans doute Leptis Magna, située près de l'actuelle ville de Khoms.

Fondée par les phéniciens, c'est lors de son intégration à l'empire romain, au Ier siècle avant J.C., que la ville s'est véritablement développée, et de nombreux empereurs romains y ont laissé leur empreinte. Auguste (63–14 avant J.C.) y fit construire un forum selon les canons romains de l'époque, et c'est également sous son règne que fut construit le théâtre qui, aujourd'hui encore, surplombe la Méditerranée. L'empereur Hadrien (76–138) dota quant à lui la ville des bains monumentaux dont une grande partie subsiste encore. C'est toutefois sous l'empereur Septime Sévère (193-211), originaire du pays, que la cité connu son âge d'or. Il contribua en effet à développer et embellir la ville en y faisant construire des monuments somptueux, tel le nouveau forum, doté d'une basilique. L'empereur a également laissé son empreinte sur les sites et édifices érigés par ses prédécesseurs, à l'image des travaux d'élargissement du port et de l'amphithéâtre. Sous l'influence de Septime Sévère, l'importance et le rayonnement de Leptis Magna étaient tels qu'elle fût surnommée "la Rome de l'Afrique".

En dépit de ses cinq sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO, le patrimoine libyen reste largement méconnu du grand public. En effet, le tourisme s'est peu développé sous le régime de Kadhafi qui comptait sur les seuls revenus du pétrole. Aujourd'hui, ces sites font peu à peu leur apparition dans la presse, pour des raisons inquiétantes. En effet, l'avancée de Daesh au Moyen-Orient et en Afrique et les dévastations laissées sur son passage en Iraq et en Syrie ne laissent rien présager de bon. À ce jour, aucune destruction n'a été rapportée malgré la présence du groupe dans les villes côtières de Derna et Sirte et à Sabratha, mais le danger est bien réel puisqu'une bombe a été désamorcée sur le site de Leptis Magna en juin 2015.

Le patrimoine est également en proie au trafic illicite d'œuvres d'art dont profite Daesh mais également les pilleurs locaux qui ont multiplié leurs actions depuis la chute du régime de Kadhafi en 2011. Alerté par la situation, un groupe d'experts mené par Vincent Michel, directeur de la mission archéologique française pour la Libye antique, a dressé une liste rouge d’urgence des biens culturels libyens. Cette initiative, qui fait suite à la saisie à Paris, à Genève et à Londres de bustes provenant de Cyrène, a pour but d'empêcher ces biens d'être trafiqués hors du pays.

La protection du patrimoine immuable est plus compliquée, en raison de la guerre civile qui déchire le pays depuis 2011. Face à l'indolence du gouvernement, certains libyens ont pris les choses en mains eux-mêmes, et c'est ainsi qu'à Leptis Magna la protection du site est assurée par un groupe de bénévoles locaux. Ils patrouillent le site armés de leurs kalachnikovs mais, sans aucun autre équipement et sans aide du gouvernement, on peut se demander comment ils pourraient faire face aux troupes de Daesh. Bien entendu, les archéologues libyens se sont également investis dans cette mission de préservation et de protection, mais cette tâche s'avère difficile puisqu'ils ne bénéficient d'aucun appui logistique ou financier de l'État. Ils font donc avec les moyens du bord et, à l'instar de leurs collègues maliens et syriens, se sont vus contraints de fermer certains musées et de dissimuler des reliques afin de les protéger.

Plus directement, le patrimoine libyen est menacé par l'expansion urbaine illégale et non contrôlée qui n'a cessé de se développer depuis la chute de Kadhafi. Le plus triste exemple est sans doute celui de la nécropole de Cyrène dont une partie des caveaux, sarcophages et monuments funéraires datant du VIe siècle avant J.-C. furent détruits en 2013 pour faire place à des habitations. Ahmed Hussein, professeur d’archéologie à l’université de Bayda, a bien tenté d'empêcher ces destructions, plaidant même auprès du Ministre de la Culture, sans succès. Dans ce climat de guerre civile, ces actes restent majoritairement impunis, tout comme les pillages et autres actes de vandalisme.Les experts locaux se retrouvent largement impuissants face aux atteintes portées au patrimoine et constatent avec regret qu'une grande partie de la population y est insensible. Dans ce climat d'incertitude quant à l'avenir, les préoccupations des libyens sont ailleurs. Mais le problème réside également dans le fait que cette même population n'a pas nécessairement conscience de la valeur de ce patrimoine. Or, la préservation et la pérennité du patrimoine implique cette prise de conscience de la part de la population. Abdelrhaman Yakhlaf, directeur du département archéologique, s'emploie à cette tâche et organise des ateliers dans les écoles afin de sensibiliser les jeunes libyens au patrimoine national et afin d'instiller peu à peu un sentiment de fierté qui incitera peut-être les générations futures à s'intéresser de plus près au devenir de leur mémoire collective incarnée dans ces pierres.

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Site archéologique de Leptis Magna

 

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